• Bienvenue sur le blog du roman : Sur le ring - Il sangue chiama sangue - et - Omertà -

    Après avoir envoyé mon manuscrit, ou plutôt tapuscrit, à diverses maisons d'édition, et... après de nombreux refus sans aucune remarque constructive, je décide enfin à créer un blog afin de faire connaître mon histoire.

    Le roman se tiendra comme il suit : du début de l'histoire comme étant l'article le plus ancien en haut de blog et l'article le plus récent la fin de l'histoire. Je pense que c'est la façon la plus logique de construire ce blog.

    Merci pour vos remarques ou même vos corrections constructives.


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  •  Sur le Ring

     - Il sangue chiama sangue -

     

     de mafiacalabrese

     Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction
    intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
     

      

    ISBN : J'en ai un afin de protéger mon oeuvre mais je n'ai pas besoin de le transmettre sur le blog.

     Dépôt légal : Novembre 2009

     L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu du dit ouvrage.

     

      

     

     La famille est une chance, savoir comment la préserver est un challenge. L’entourage, lui, peut être une menace,  pouvoir le stopper requiert du courage.

     

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     « Dis-moi jeune homme, pourquoi veux-tu être un homme ?

     - Je veux être un homme pour le Sang et l’Honneur ! »

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     Extrait d’il  ‘‘Canto Calabrese di Malavita’’

     

    ‘‘Ndi na notti di un tempo che fù
    Tri cavalleri, da Spagna si partiru
    Dal Abruzzi à Sicilia passarù
    E poi ccà in Calabria si fermarù

    Vint'un anni lavoraru sutt'a terra
    Pi fundari li reguli sociali
    Leggi d'onore, di sangue, di guerra
    Leggi maggiori, minori e criminali

    E sti regoli di sangue e d'omertà
    Da padri a figghiu si li tramandarù
    Chisti su leggi di a società
    Leggi cu segnu 'nda storia lassarù

    Ndrangheta, camurra e mafia
    È societa organizzata
    Ndrangheta, camurra e mafia
    Sicilia, Napoli, Calabria Onorata 

     

    E me portaru ammenzu de lu mari
    'Nta 'nisoletta i nome favignana
    O gente tutti chi stati a scutari
    Chissa è 'na terra vicina e assai luntana

    Ndrangheta, camurra e mafia
    Leggi d'onore, leggi d'omertà
    Ndrangheta, camurra e mafia
    E cu sgarra, nudda pietà

    Ccà c'era nu castellu cu tri stanzi
    Undi la prima puzzava infamità
    Tre guci i sangu 'nta secunda 'nci truvammù
    Mentre 'nta terza, nu corpo i società

     

    Degno e meretovole fui arreconosciutù
    Suttu a l'arbero da scienza batiato
    Onorato circulo a tutti vi saluto
    Fin' alla morte a vui su vinculatò

    Eu fazzo l'omu pe sangu e pe onori
    E pi scacciari l'infami e i traditori
    Nente perduni e nudda pietà
    Chisto m'empone stu corpo i società 

     

    Ndrangheta, camurra e mafia
    E società organizzata
    Ndrangheta, camurra e mafia
    Leggi d'onori, leggi d'omertà’’

     

      

     

    « Droite ! Gauche ! Crochet gauche, jab gauche !

     

    Mais quel combat ! Quel combat !

     

    Marciano, Marciano ! Encore Marciano qui frappe, oui, il frappe fort !

     

    Moore est dans les cordes, Moore essaie d’esquiver ses frappes qui doivent lui faire mal ! Le troisième round à peine qu’Archie Moore tente de répondre aux crochets ravageurs de Rocky Marciano ! Quel combat brutal ! Mais jusqu’où Marciano nous mènera-t-il ?

     

    Le round se termine, chaque boxeur rejoint son coin. On peut voir le coach de Rocky Marciano qui semble demander à son poulain de continuer sur sa lancée et finir le travail. De l’autre côté, on soigne Archie Moore qui semble avoir une petite coupure à l’œil gauche. Rien de très grave mais qui pourrait devenir gênant pendant le combat, si elle devait s’ouvrir davantage.

     

    Voilà ! La cloche résonne ! Le quatrième round commence, les boxeurs s’observent… non, que dis-je, Archie Moore observe, tandis que Marciano fonce à nouveau, tête baissée, comme un taureau prêt à acculer son adversaire dans les cordes une nouvelle fois. Il martèle Moore, qui le repousse de quelques jabs gauches, ah la la ! Oh la la ! Une droite vient frapper en plein visage Marciano, Marciano est touché mais ne semble pas vaciller, il continue ses attaques impétueuses. Rocky est vraiment un excellent boxeur qui ne s’avoue jamais vaincu. Il est d’ailleurs le seul ‘‘blanc’’ à avoir repris la ceinture des poids lourds à un ‘‘noir américain’’. C’est incroyable, le 16 mai dernier seulement, il battait Don Cockell par arrêt de l'arbitre au 9ème round à  San Francisco. Et en cette soirée du 21 septembre 1955, à New York, il tente d’éliminer Archie Moore. Oui, Moore, qui ne semble pas pour autant vaincu. Le round se termine par un bel uppercut de Moore et chaque boxeur rejoint à nouveau son coin.

     

    Cette fois-ci, Marciano semble être enflé à la joue et au niveau de l’arcade sourcilière droite.

     

     

    Le cinquième round a été moins mouvementé, les deux boxeurs doivent se reposer !

     

     

    Nous sommes dans le sixième round, Marciano vient de se relever après avoir été touché et compté de deux secondes par l’arbitre. Le combat continue et les deux boxeurs se touchent encore au visage, mais, mais… Oh ! Oh ! Quel choc ! Quel coup ! Marciano vient de mettre à terre Moore ! Après un crochet gauche esquivé, un crochet droit suivi d’un uppercut gauche se heurtent au visage déjà boursouflé de Moore ! Il se retrouve maintenant à terre, compté par l’arbitre. Un, deux, trois, Moore se relève déjà, quatre… ça y est Moore est à nouveau sur pied et repart au combat ! Droite, gauche, Marciano semble savoir qu’Archie Moore à mal et continue de le frapper de plein fouet. Aïe aïe aïe ! Terrible enchaînement de crochets gauches et droits au visage de Moore suivi d’uppercuts très puissants ! Il tombe pour la seconde fois au sol ! Il reste assis un moment, regardant le public mais se relève aussitôt ! Quel beau combat auquel nous assistons ce soir ! Et ça repart, pas le temps de souffler pour ces deux grands hommes !

     

     

    Le 7ème round n’a pas été exceptionnel malgré une brève mise au tapis d’Archie Moore par Rocky Marciano. Le 8ème round, quant à lui, a été remporté par Marciano qui a littéralement envoyé ‘‘valser’’ Moore qui chute une nouvelle fois au tapis pour 6 secondes cette fois.

     

     

    Nous sommes dans le 9ème round, et Marciano propulse Moore dans les cordes, on sent que sa fin est proche, Moore se protège et ne lance qu’une flopée de coups timides n’impressionnant aucunement le lion de guerre Rocky Marciano. Gauche, droite, gauche, gauche, droite et une droite de toute puissance fuse sur Moore qui s’écroule ! Moore tombe au sol il reste assis dans son coin, son bras gauche tenant les cordes avec l’espoir de se relever. Il essaie de se hisser péniblement, sa sueur mêlée à son sang coule abondamment. Malgré son courage, son corps ne suit plus et il retombe sans même avoir réussi à se mettre sur ses jambes ! Huit ! Neuf ! Et dix !

      

    L’arbitre désigne de la main Rocky Marciano ! Il conserve son titre de champion du monde des poids lourds ! La catégorie reine ! La plus convoitée !

     

    Et regardez ce combattant au grand cœur qui, avant de savourer sa victoire dans la joie, s’accroupit et parle à son adversaire pour voir s’il va bien. »

     

     

     Ce fut le dernier combat de Rocky Marciano qui annonça sa retraite le 27 avril 1956. De toute l’histoire de la boxe, il fut le seul champion poids lourd qui resta invaincu.

      

    Il mourut le 31 août 1969 dans un accident d’avion privé près de Des Moines dans l’Iowa.

     


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    - Round I -

     

    Adaptation

     

      

     

     

    Marseille, le 17 septembre 1956.

     

    Comme chaque année en cette période, les journées commencent à diminuer, le soleil brille encore à pleine puissance. Et dehors, je suis encore en train de jouer devant la maison de l’espoir. Tous nos voisins et amis lui ont donné cette appellation. Pourquoi ?

     

    Eh bien, peut-être parce que nous, les Portino, sommes une famille Italienne originaire de Calabre qui était venue à Marseille dans l’espoir d’y travailler. Il faut dire que Marseille était parfois une halte, un petit entracte à l’histoire des familles italiennes venues du Sud de l’Italie et rêvant d’Amérique.

     

    Je me nomme Portino Angelo. Âgé de 5 ans, je pouvais me vanter d’avoir, en plus de mes parents dans cette vieille maison, mes oncles, des amis de la famille, et quelques cousins. Tous donnaient un peu d’eux-mêmes dans la restructuration de cette bâtisse en bien piètre état, en plus de leur rude labeur dans les champs.

     

    À part Marseille, ma famille ne connaissait que la Calabre, une région de montagnes anciennes, faite de roches granitiques, aux pentes adoucies, qui descendent en gradins vers la mer. Mer dont tous se souvenaient très bien puisque Riziconi, le petit village d’origine de mon père y est tout proche, comme plus encore Gioia Tauro, la ville natale de ma mère.

     

    En 1955, ma famille avait fait le voyage jusqu’en France, pour s’installer à Marseille. Le manque de travail était une des raisons pour lesquelles nous sommes partis de Calabre. Une cause bien plus sombre et sordide forçait certaines personnes à quitter le pays, bien évidemment !

     

     Nous sommes dans le sud de l’Italie, ne l’oublions pas. Mon père, Portino Peppe, pour reprendre son exemple, avait tué toutes les vaches de son voisin pour se venger d’un manque de respect à son égard.

     

    Celui-ci alla le dénoncer à la police. Mon père décida alors, dans un excès de colère, d’aller le menacer de mort. Ledit voisin eut la bonne idée de se cacher sous son lit à l’instant même où il aperçut mon père rentrer chez lui. Ses jambes qui dépassaient de ce lit miteux reçurent trois balles chacune.

     

    Suite à cette péripétie, son frère cadet Carmelo lui conseilla vivement de partir à l’étranger. Même s’il fallait que ‘jeunesse se passe’, il valût mieux pour nous tous que ce soit en France par peur de représailles. Ces petits soucis mis à part, nous pouvions dire  que Portino Peppe, était un excellent horticulteur.

     

    C’était un homme quelque peu aigri par son départ vers la France, mais aimant ses proches sans limite. Il portait souvent les mêmes vêtements usés par le temps, parfois même déchirés. Oui, il arrivait tout juste, avec son salaire, à subvenir aux besoins de notre famille.

     

    Il était assez grand, les cheveux grisonnants, un visage sévère marqué par des rides qui en disaient long sur son passé.

     

    Il était marié à Maria Colli, ma mère. Elle avait les cheveux d’un blond de blé. Ses yeux étaient bleus, et un châle autour de ses épaules la recouvrait quelle que soit la saison. C’était une femme qui vouait une entière adoration à ses enfants. Elle ne vivait que pour nous, candide, droite, sincère, aimant son mari.

     

    Après moi, de cette union naquirent quatre filles : Sylvana, Nadina, Maria Francia, et Gisella, et un garçon : Salvatore. Dans une famille nombreuse, les liens sont parfois étranges. Il y a toujours plus ou moins d’affinités entre frères et sœurs. Mais bien entendu, cela ne remet pas en cause l’amour que chacun porte à l’autre.

     

    Vers 5 ou 6 ans, mon père Peppe m’inscrivit à l’école pour que je puisse apprendre à lire et écrire.

     

    J’avais les cheveux de couleur châtains bouclés que ma famille assimilait souvent (un peu pour me narguer aussi), à de la laine de brebis. Mes yeux étaient bleu gris. D’un bleu océan parfois, et d’un gris nuageux à d’autres moments.

     

    J’étais un enfant très sage, malgré une énergie débordante qui me causait parfois du tort.

     

    - Aaaah ! Piccolo disgraziato ! Tou t’es encoré enfouit dé l’école è ?

     

    - Mais Papa…, tu sais très bien que je n’aime pas aller à l’école, tous les enfants se moquent de moi car nous sommes Italiens. En plus le maître m’a encore puni.

     

    - Se lo maîtré t’a pouni, c’est qué t’ou as fais una cazzata, no ?

     

    - Non papa ! Aucune bêtise, je me suis juste défendu car des enfants m’ont dit qu’on était de sales macaronis ! Je les ai donc attrapés pour les frapper, et le maître n’a pas voulu croire à mon histoire. Il a dit que c’était moi qui les avais provoqués, et m’a puni.

     

    - E va bene ! J’ai compris ! Jé vais té faire travailler dans les campagnes avec moi comme ça tou n’auras plous d’ennuis.

     

    Et c’est ainsi, suite à de nombreuses convocations chez le directeur de mon école et d’inlassables disputes similaires entre père et fils, que je commençai, à l’âge de dix ans, à travailler dans les champs avec mon père en tant qu’horticulteur paysagiste. Le métier était dur. Très dur.

     

    A mes débuts, je me contentais de trier les différentes plantes et fleurs qui nous étaient fournies. Lorsque j’acquis plus d’expérience, je labourais la terre pour la rendre plus fertile. Et pour finir je plantais les divers assortiments de bouquets composés. C’est aux alentours de ces années que le hasard me fit retrouver Antonino, fils aîné de la famille Dintarello, avec lequel j’avais sympathisé lors de notre départ commun de la Calabre pour Marseille. Pendant le voyage Antonino et moi-même jouâmes beaucoup ensemble et devînmes finalement de véritables amis.

     

    Puis arrivés à Marseille, il y eut une courte séparation due aux différents chemins pris par nos parents. Mais lorsque nous nous retrouvâmes, nous commençâmes à nous amuser à nouveau ensemble. Notre jeu était toutefois différent des autres garçons de notre âge : nous boxions !

     

    Nous boxions ensemble tout le temps. De vieux torchons déposés au fond du cabanon de nos parents faisaient office de gants. Nous entourions ces vieilleries autour de nos poings et nous nous battions sans feindre de nous toucher.

     

    Notre rêve était de devenir de grands champions de boxe, tout comme notre idole, Rocky Marciano.

     

    Les parents d’Antonino étaient d’une droiture et d’une rigidité déconcertante.

     

    - Laissez lo pétit vénir manger chez moua, commé ça, il jouera un po avec mon fils ! leur disait souvent ma mère. Commé ça, il pourra respirer un po cé gossé, chuchotait-elle ensuite à mon père.

     

    Antonino, lui, était tout ce qu’il y a de plus têtu. Il n’en faisait qu’à sa tête n’écoutant personne, même malgré les coups de son paternel.

     

    Il faut préciser qu’à l’époque, la seule méthode existante était les coups portés comme il se doit, c’est-à-dire sur le postérieur des enfants, ou quelques fois à d’autres endroits moins probables. Pas encore de thérapies capricieuses comme le conseillaient les psychologues et qui ne fonctionnaient qu’une fois sur deux. Parfois, l’amour des parents apportait un peu de piment sur le corps des enfants.

     

    Antonino était assez petit pour son âge, mais intrépide et courageux.

     

    C’était un enfant brun à la peau légèrement assombrie, ou plutôt dorée. Ses yeux vert clair en amande, faisaient penser à ceux des chats. Malgré son ardeur à enchaîner les bêtises les unes derrière les autres ne craignant pas de se faire réprimander, son apparence était bien plus chétive que la mienne.

     

    Et c’est ainsi que la vie se déroulait d’année en année, de surprises en surprises. Parfois bonnes, parfois un peu moins. Mais mon père répétait sans cesse après les épreuves qu’il ne fallait jamais se plaindre tant que la santé était présente.

     

    Quant à nos âges à Antonino et moi, ils augmentaient lentement mais sûrement. Nous avions à présent tous deux 14 ans.

     

    Nous venions de passer quatre années ensemble. Le lien qui nous unissait désormais dépassait l’amitié.

     

    Nous étions des frères. Combien de bêtises faites ensemble, combien de farces, de bagarres ?

     

    Malheureusement, quelques années plus tard, la famille Dintarello, qui, faute de travail, ne faisait qu’une escale à Marseille, s’en alla pour l’Amérique.

     

    Seul le labeur restait, tel un ami fidèle à la famille Portino.

     

    Bien que le métier d’horticulteur devînt de plus en plus dur, mon père et moi travaillions sans cesse. De 8 heures à midi, de 14 heures à 18 heures, et parfois, de 20 heures à minuit.

     

    Difficile d’assumer à cet âge une telle responsabilité. Il fallait nourrir les cinq enfants de la maison, les vêtir, mais aussi leur payer des études, pour qu’ils ne finissent pas comme leur père. Non pas dans un sens dégradant, mais les parents souhaitent toujours que leurs enfants réussissent mieux qu’eux.

     

    Évidemment, nous pouvons nous demander si les études serviront vraiment à un moment ou à un autre. En tout cas, Peppe Portino, mon père, y croyait dur comme fer.

     

    Et il n’était pas tendre avec moi ! Il fallait que je devienne un homme, un vrai ! C’était comme ça dans le temps… L’aîné travaillait pour ses frères et sœurs afin qu’ils puissent manger à leur faim et faire des études.

     

    Entre-temps, la vie s’écoulait.

     

    Ma sœur Sylvana rêvait d’être une excellente coiffeuse, et bien sûr voulait trouver le prince charmant. C’était l’aînée des filles et elle revendiquait le droit légitime de se marier la première.

     

    Maria-Francia, elle, essayait de trouver un équilibre entre ses études et sa tendance à toujours se sentir l’objet de moqueries, même lorsqu’il ne s’agissait pas d’elle. Etait-ce un mal-être réel, ou une sorte de droiture un peu trop sévère non seulement sur les autres, mais aussi sur sa personne ? Je ne connais d’ailleurs aucune personne plus droite qu’elle. Pas en ce monde en tout cas. Parallèlement, Nadina la ‘‘sournoise’’ essayait de ne pas mélanger ses cours de solfège au piano et ses blagues au goût parfois douteux, un peu comme les herbes qu’elle avait voulu faire ingurgiter à nos cadets Gisella et Salvatore.

     

    D’ailleurs, concernant les idioties, nous étions souvent de mèche ma sœur et moi. Comme la fois où Antonino nous avait laissés garder ses cochons d’Inde.

     

    Quel souvenir !

     

    - Nadina, sort la casserole ! Viande pour le dîner !

     

    Toutes pleuraient de chaudes larmes, tandis qu’elle, cette sournoise, riait en me titillant les joues de ses doigts de pianiste.

     

    Quant aux petits derniers, ils étaient encore trop jeunes pour se soucier de quoi que ce soit. Gisella pouvait tantôt être une sorte de félin solitaire qui pouvait agresser tous ceux qui ‘osaient’ la regarder avec trop d’insistance, tantôt elle pouvait garder notre petit frère contre elle en se prenant pour sa ‘‘très grande’’ sœur, le chouchoutant et le dorlotant. Un peu trop au goût de Salvatore qui malgré tout, restait passif, sans gestes de refus ni paroles. En parlant de paroles… ça n’a jamais été un grand bavard ! Mais la vie nous apprend que, parfois, les personnes peu éloquentes sont celles qui ont le plus grand cœur.

     

     Durant deux longues années, une vie bien monotone s’installa, jusqu’au jour où… .

     

     

      


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    - Round II -

     

    Activité

      

     

    Le 29 avril de l’année 1969, je fêtai mes 18 ans. Mon père, Peppe, organisa une soirée en mon honneur avec mes quatre petites sœurs, mon petit frère, et un homme qui m’était encore inconnu. Il devait avoir la quarantaine. C’était en observant ma mère, que je compris qu’elle le connaissait bien. Cela dit, sa présence ne présageait rien de bon au vu du regard larmoyant sur le visage de Maria.

     

    - Buongiorno Giaccomino, prononça-t-elle d’un mouvement de lèvres réservé.

     

    Et l’homme acquiesça d’un geste de la main. Je scrutai subitement celui-ci tentant de déceler le moindre indice de sa venue chez nous. Il était vêtu d’une simple chemise grise à carreaux, d’un pantalon en velours noir et d’une très longue veste de la même couleur qui lui tombait jusqu’aux genoux.

     

    Ses yeux aux poches boursouflées le rendaient suspicieux, son visage fatigué annonçait une douleur dont seuls des actes atroces pouvaient en être la cause. Ses cheveux grisonnants tenaient sur place sans sourciller, grâce au tube de laque qu’il avait certainement dû terminer pour paraître ‘class’ et il tenait fermement dans sa main gauche un chapeau noir orné d’un ruban blanc, qu’il ne cessait de tourner et retourner comme pour dissiper une nervosité à fleur de peau.

     

    Ruban qui se mariait d’ailleurs très bien aux rideaux décorant notre maison.

     

    Pourquoi le terme ‘‘décorer’’ ? En ce temps-là, les rideaux et autres ornements intérieurs, étaient considérés comme un luxe chez les gens au modeste revenu.

     

    La maison où nous vivions était… en fait, c’était un Château. Ou du moins, on l’appelait Château, oui, le Château Beausite. Au centre du quartier de Bonneveine, dans ces années-là, pas de maisons, d’immeubles, ni d’autres projets immobiliers en cours. Mais d’immenses campagnes ! Tellement vastes que leurs confins pouvaient joindre le quartier de Mazargues, ou même celui de Sainte-Anne.

     

    Après quelques heures de discussions entre frères et sœurs, mon père coupa court cette fête en nous interrompant.

     

    - Allez tous dans vos chambrés les pétits ! E anché tu,  Maria, ordonna-t-il.

     

    - Toi non ! Tou reste ici avec Giaccomino et moi, continua-t-il au moment même ou je pris les enfants par les mains pour monter avec eux.

     

    J’acquiesçai uniquement d’un bref mais clair mouvement de tête.

     

    - Humpf, soupira-t-il, avant de se toucher le bout de l’oreille droite. Puis il se gratta machinalement la barbe naissante de son menton, il avait l’air aussi gêné qu’attristé. Il continua à fuir mon regard pendant un court instant.

     

    - Tu dois le faire, lui souffla lentement Giaccomino lui tapotant l’épaule en signe de compassion.

     

    De mon côté, je percevais les difficultés de mon père à se prononcer, et n’osais imaginer de quoi il pouvait bien être question.

     

    - Angelo …, bambino mio, …, come sei diventato grande. Tou a vraiment una fière alluré. Jé t’aimé beaucoup ma, il va falloir que tou parte avec cét hommé. Il sé nommé…, entama péniblement Peppe, et avant de le laisser tranquillement finir sa phrase, je bondis sur mes jambes criant :

     

    - Mais papa pourquoi ? ! Pourquoi tu…

     

    - Zitto ! Tou vas té taire, capisci, m’interrompu sévèrement mon père.

     

    - Jé disais donc, enchaîna-t-il plus calmement, il sé nomme Giaccomino Gartiglio et c’est un ancien ami dé la famille. Il va t’emmener dans un endroit où tou apprendras à  boxer.

     

    - A boxer ? Mais papa, pourquoi je dois apprendre à boxer, je me défends très bien, et même si c’est mon sport de prédilection, je ne vous laisserai pas maman et toi, vous avez besoin de quelqu’un qui travaille comme moi aux champs !

     

    Mais sa décision était prise d’avance et je ne pus négocier la demande de mon père même après des heures de disputes.

     

    Une réunion s’en suivit après le départ de cet homme devenu subitement antipathique aux yeux de toute la famille. Néanmoins, nous savions tous que notre père, Peppe Portino, n’était pas du genre à revenir sur ses décisions et ma mère, Maria, le savait mieux que quiconque. Aussi, malgré son lourd chagrin, elle resta silencieuse.

     

    Notre père, avait si souvent pris de bonnes initiatives pour nous tous, qu’il était impossible pour lui de se tromper cette fois encore.

     

    C’est à ce moment-là que mes cadets commencèrent à prendre conscience des sentiments qu’ils éprouvaient pour moi. Soudain, je n’étais plus le ‘bêbête’ aux gros bras qui travaillait aux champs car j’étais trop stupide pour aller à l’école. Ils voyaient maintenant en moi quelqu’un de drôle, toujours capable de trouver les mots appropriés pour les faire rire.

     

    Parfois, je les engueulais bien sûr, comme tout bon grand frère qui se respecte, il fallait un tuteur qui les aide à devenir grands et droits.

     

    Et je m’essayais à cette tâche de temps à autre.

     

    Le jour du grand départ arrivait. Le temps, jusqu’alors peu enclin à s’écouler rapidement, passait de plus en plus vite maintenant. Je me posais une foule de questions concernant mon départ, de la plus sournoise à la plus simple en passant par la plus tourmentée.

     

    - Pourquoi dois-je partir ? Comment sera ma vie là-bas sans ma famille ? Fait-il aussi chaud qu’ici ?

     

    Bien évidemment, aucune de ses réponses ne pouvaient m’être apportées, car personne ne se doutait de mon tracas. Jamais je ne laissais transparaître mes sentiments, ou du moins j’essayais.

     

    Malgré mon tourment, le voyage pouvait aussi m’être bénéfique car en Italie, lorsque les personnes que mon père ou moi connaissions revenaient de New York, elles s’écriaient toutes de la même façon.

     

    - Nuova York, Nuova York ! La città del sogno, la città dove tutto cio che desideri puo avvenire !

     

    Je gardais cette image de ville d’espoir et de rêve, tout comme l’avait été Marseille pour mes parents.

     

    Cette façade que je dépeignais renforçait mon courage et effaçait un peu ma peine.

     

    Le jour J arriva.

     

    Toutes les personnes que je connaissais ne pouvaient être présentes, cependant, ma famille (quelques oncles en plus de mes parents, frère et sœurs) m’embrassaient douloureusement de toutes parts.

     

    - Prends bien soin dé toi, figghiù meù, articula doucement et avec tant de chagrin ma mère posant ses mains sur mes joues, et mangea bene capiscisti, s’essouffla-t-elle sentant ses larmes arriver.

     

    - Ramène nous quelque chose, reviens vite, et autres phrases courtes mais naïves fusaient de la bouche de mes sœurs et de mon frère.

     

    - Sois fort, et écouté bene Giaccomino, Angelo. Tou comprends ? Faut qué tou sois un véritablé hommé à ton rétour, appuyait mon père toujours l’œil sévère nonobstant ses mains tremblantes qui serraient mes épaules trahissant ainsi son immense chagrin.

     

    - Ton accent va vraiment me manquer P’pa ! lui envoyais-je pour le taquiner et détendre l’ambiance.

     

    L’avion pour New York s’apprêtait maintenant à décoller et les derniers petits rappels à l’ordre par les quelques agents d’accompagnement présents au sol se faisaient de plus en plus pressants.

     

    Et finalement, sur cette touche d’humour, je quittais Marseille, cette ville que j’aimais tant. Sans doute autant que mon pays d’origine. Car la France nous avait appris les quelques notions essentielles de la vie. L’accueil, tant bien que mal, lire et écrire, le travail dans les champs, la vue sur la mer, qui ravivait mes souvenirs minimes de ma Calabre natale, et ce fameux mistral si souvent critiqué et dont on ne peut malgré tout se passer. Ah, que serait Marseille sans tout cela ? Telles étaient les pensées qui m’occupaient en ce début de voyage.

     

    L’atterrissage. Une foule de personnes en ce mois de juillet 1969. Joie, cris, pleurs, rires, acclamations. La foule et encore la foule, ville immense, building vertigineux !

     

    - Mais où suis-je ? Que se passe-t-il ?

     

    Quel inculte j’étais !

     

    Il faut bien dire aussi que dans notre famille, la télévision n’avait pas encore fait son entrée.

     

    À peine la radio, oui ! Mais ce n’était peut-être pas suffisant pour savoir que le 21 juillet 1969 à 3 heures 56, heure française, l’astronaute Neil Amstrong qui participait à la mission Appolo 11 était sorti du module lunaire ‘‘Eagle’’ et posait pour la première fois le pied sur la lune, suivi de son partenaire Edwin ‘‘Buzz’’ Aldrin.

     

    Une éclatante victoire pour les Etats-Unis dans la course à l’espace engagée contre l’Union Soviétique.

     

    Pour ma part, l’heure de gloire était encore bien loin. J’imaginais déjà le charisme et la stature de mon entraîneur ! Peut-être avait-il été un grand champion dans sa jeunesse. Enfin, nombreuses furent les illusions à cet instant, alors que je commençais à m’engager dans ces couloirs interminables de l’aéroport en direction de la sortie. J’avais vraiment du mal à trouver le bon chemin qui devait me mener vers la porte 7 de cet immense hall entrecoupé de couloirs, d’escalators et de guichets en tout genre.

     

    - Mais où se trouve ce putain de dépose minute ? injuriai-je, ne sachant pas à qui m’adresser.

     

    Mais quelques instants plus tard, les portes de la sortie s’ouvraient à moi. Et derrière ces deux vitres géantes qui coulissaient devant moi, comme pour m’indiquer le chemin, se tenait Giaccomino Gartiglio.

     

    Sa main bougeait précipitamment m’indiquant  de me rapprocher alors que l’autre restait appuyée pacifiquement sur le capot du taxi. Il m’attendait. J’étais désormais sous sa tutelle.

     

    - Ciao, figghiù ! Me dit-il

     

    - Ciao, qui est-ce ? demandai-je en observant l’homme décrépit se tenant à ses côtés.

     

    Il toussait souvent. Une main devant la bouche, l’autre se tenant les reins ou le dos. Ses jambes qui fléchissaient à chaque quinte.

     

    - Il va bientôt mourir non ? lançai-je ironiquement à Giaccomino.

     

    - Je ne t’ai pas déjà parlé de lui ? C’est Vincenzo Rigatello, ton entraîneur ! s’exclama-t-il, celui qui va t’apprendre à botter le cul des boxeurs adverses. Ha ha ha ! s’esclaffa-t-il ensuite.

     

    Ce fut sa dernière réplique avant de m’inviter à rentrer dans le taxi qui devait me laissait devant mon appartement qu’il avait payé d’avance.

     

    Durant ce bref trajet, aucune discussion entre nous, aucun signe de vie du lascar assis près de moi, si ce n’est les indications données par Giaccomino au chauffeur. Vincenzo s’était en fait assoupi.

     

    - Et dire que c’est ce minable qui va m’entraîner ! pensai-je dubitativement. 

     

    Environ une trentaine de minutes plus tard, alors que le taxi se dirigeait vers sa prochaine destination, je faisais face à un vieil immeuble des années trente. L’escalier de secours en façade faisait peine à voir. Me rendant compte que j’étais juste au-dessous de celui-ci, je me décidais à rentrer dans l’hôtel de peur que cette vieille ferraille ne me tombe sur la tête.

     

    En guise d’accueil, dans le hall d’entrée, un vieil homme était endormi sur un cahier sans doute aussi vieux que lui, derrière un guichet à moitié délabré. Seule la sonnette, aussi brillante que de l’or massif, annonçait la couleur, prouvant qu’elle n’avait guère servi.

     

    - Hum mmm ! Excusez-moi monsieur ! Euh… monsieur ? chuchotai-je.

     

    - Hein ? Oui, oui, y a-t-il un problème jeune homme ? soupira l’homme à demi réveillé qui commença à se titiller la narine droite sans aucune gêne apparente.

     

    - Ben… non ! Je voudrais juste avoir les clés de ma chambre, continuai-je calmement en serrant mes deux valises qui commençaient à devenir aussi gênantes que pesantes.

     

    - Mouais… nom de famille ? dégoisa-t-il gravement.

     

    - Por… Portino ! balbutiai-je, relâchant la pression de mes poings, ce qui fit tomber au sol mes valises dans un fracas ahurissant.

     

    - Aucun nom de ce genre ! Allez, foutez le camp espèce de sale gosse ! me lança-t-il tout en fixant l’endroit où l’impact avait eu lieu, comme si le choc pouvait abimer ce sol qui n’était plus tout frais.

     

    - M… mais… mais… impossible ! C’est un ami qui a réservé une chambre pour moi ici ! Croyez-vous que je serais venu dans un endroit si… si… bon… enfin, s’il-vous-plait, cherchez à Gartiglio Giaccomino, il a peut-être réservé à son nom, articulai-je, complètement désespéré.

     

    - Ha ! Jeune homme, mais il fallait le dire plus tôt que c’est monsieur Gartiglio qui vous envoie ! Tenez les clés de la chambre, laissez-moi vous accompagner, reprit-il étrangement en changeant totalement son mode de procéder.

     

    - Heu… ok ! Merci, répondis-je un peu hébété. Quel comportement bizarre !

     

    Il m’emmena au troisième étage. La solidité du plancher en bois laissait à désirer. On pouvait y passer au travers à tout moment. Les murs humides étaient recouverts d’une tapisserie verte mais qui avait jauni avec le temps et l’eau qui dégoulinait à même ces pans de murs troués laissait apparaître des plaques de ciment qui s’effritaient par endroits. Après l’exploration plutôt sinueuse de ce vieil hôtel, nous nous retrouvions devant la chambre 307.

     

    - J’espère que la chambre n’est pas dans le même état que cette porte ! laissai-je échapper imprudemment de ma bouche.

     

    Après m’avoir regardé d’un air dédaigneux, le vieux me remit les clefs et me souhaita un bon séjour dans son adorable immeuble. Mais bon ! J’étais enfin dans ma chambre.

     

    Une fois mes valises à terre, je me lançai vers la fenêtre pour tenter de l’ouvrir. Mais impossible de la bouger ne serait-ce que de quelques centimètres. J’abandonnais donc cette tâche irréalisable pour en faire de même avec mon corps exténué en me propulsant d’un bond rapide sur ce lit miteux.

     

    Cette première nuit fut très agitée à cause d’une chaleur étouffante. Le plancher qui semblait se craqueler au fur et à mesure que la lune disparaissait de devant la lucarne de ma fenêtre.

     

    Peut-être le décalage horaire, sans doute mes pensées vers ma famille qui me ramenaient aux moments difficiles de mon départ pour New York. Je ne savais pas exactement ce qui m’empêchait de fermer l’œil, mais après un dur combat avec mon oreiller, je m’assoupis enfin.

     

    Le lendemain, vers 6 heures du matin, Giaccomino vint me chercher pour me faire faire un petit tour de la ville et de ses divers quartiers.

     

    Sa fierté se porta d’abord sur Times Square et ses hôtels 5 étoiles, nous passâmes ensuite par Greenwitch village pour arriver à Little Italy où nous croisâmes, le plus souvent, des Italiens immigrés que Giaccomino connaissait parfaitement. Nous retraversâmes une seconde fois mais en sens inverse le pont de Brooklyn pour arriver au quartier du même nom. Nous nous arrêtâmes au Boxing Club Italy qui était situé non loin d’un parc, Prospect Park me semble-t-il. La peinture verte, blanche et rouge sur la façade en briques ocre de l’établissement s’estompait d’année en année. Et ce mur qui s’effritait faisait peine à regarder.

     

    - Enfin ! Rentrons voir l’intérieur de ce taudis, pensai-je, me consolant à l’idée de rencontrer de grands boxeurs.

     

    À peine à l’intérieur, je constatai que le hall d’entrée n’était qu’un local de stockage pour de vieux gants de boxes usés, ainsi qu’un ramassis de vieux sacs de frappe déchirés par les coups. Je franchis la porte de ce hall en direction de la salle de sport. Quelle odeur putride ! La ventilation devait être hors service.

     

    En regardant autour de moi, je ne vis que des vieilles machines d’entraînement, quelques sacs de frappe, un ring à ras le sol et autres vieilleries en tout genre.

     

    - Tu parles d’un lieu d’entraînement…, murmurai-je. 

     

    - Ha ! Le voilà ! Kof ! Kof ! Angelo, viens ici que je te présente un peu aux autres ! m’interpella Vincenzo, afin d’attirer mon attention vers lui plutôt que sur la vieille salle et toujours accompagné de cette affreuse toux.

     

    - Oh, bonjour Vincenzino, lui dis-je en lui faisant signe du bout des doigts par politesse.

     

    - Bienvenue ! Alors… kof… cette nuit ? Pas trop dur ?

     

    - Eh bien, en fait…

     

    - Ok ! Kof, kof ! Ça va alors ! répondit-il, sans me laisser la moindre chance d’assombrir mon début de vie dans cette ville.

     

    - Les gars ! Venez ! Keuh ! J’ai quelqu’un à vous présenter ! continua-t-il avec le même entrain qui tranchait bien évidemment avec l’accueil de la veille.

     

    La rencontre avec les boxeurs présents fut suivie des présentations de chacun. Il y avait de sacrés boxeurs malgré l’aspect miteux de cette salle ! Ma déception se muait peu à peu  en excitation. Il y avait même Josh Travers ! Le prétendant au titre ! Le numéro deux mondial !

     

    - J’ai jugé un poil trop vite ! étouffai-je timidement en souriant et en me grattant la nuque en signe d’excuses.

     

    - Tout le monde l’a fait en arrivant ici, ne t’inquiète pas ! lança un des boxeurs avant d’être pris d’assaut par toutes ses voix qui en riaient, ce qui affirmait l’ambiance présente en ce club.

     

    Après les présentations, Vincenzino, me fit visiter le reste de la salle, me montra les vestiaires, mon casier et me dit de revenir demain pour débuter l’entraînement.

     

    J’avais donc quartier libre et Giaccomino me donna un peu d’argent pour aller visiter.

     

    New York ! Quelle ville magnifique ! Mon engouement pour cette ville s’amplifiait toujours plus.

     

     

     

    Après chaque visite sur un site, je comprenais pourquoi une fois sur place, les gens n’en repartaient jamais.

     

    10 août 1969, l’entraînement donné par Vincenzino était épuisant physiquement et déconcertant pour moi mentalement. Bien que je m’habituais peu à peu au rythme de ce train-train quotidien. Mon entraîneur m’en demandait toujours plus.

     

    Cogner ! Avancer ! Cogner à nouveau ! Bouger, contourner le sac de frappe, courir autour de la salle, sautiller, courir encore, feinter, avancer, lancer des gauches, et droites, jusqu’à ce que les coutures de ce sac se décousent.

     

    La même rengaine, jour après jour. Frapper ! Frapper toujours plus, bien plus fort, sans relâche. Sparring-partner tous les deux jours. Poire, pattes d’ours, corde à sauter, sacs de frappe, presse, ballons, altères, tout y passe.

     

    Deux minutes d’arrêt, se rincer le visage. Rebelote.

     

    Toutes les vieilles machines ici présentes en prennent pour leur grade. Elles sont désormais imprégnées de ma sueur et de mon odeur. Elles seules connaissent ma souffrance. La souffrance de mes muscles fatigués, celle de mon corps courbaturé, mais qu’importe ! S’améliorer ! S’améliorer ! Plus que tout autre chose, vaincre ! Des victoires ! Il faut des victoires ! Seul… ici… pas d’attache… la force ! Ma force ! Voilà ce qui compte !

     

    Vincenzino était quelqu’un de très sévère et intransigeant avec ses élèves.

     

    - Magnes-toi le morveux !

     

    - Aller ! Bouge ton cul ! Keuh ! Keuh ! Qu’y a-t-il ? Tu as besoin que l’on vienne t’aider !

     

    - Que-t-ont apprit tes parents ? Kof ! Les Italiens sont des travailleurs non ? Kof ! Alors ? Aujourd’hui c’est la boxe ton boulot ! Alors ne fléchis pas ! Boxe ! Boxe ! Frappe ! Ne retiens pas tes coups !

     

    Et malgré toutes les insultes aussi dures que ces ordres, Vincenzino commença à s’attacher à moi. Je ne sus jamais vraiment pourquoi, mais il le fit. Petit à petit. Il me considéra bientôt comme son fils. Il ne s’occupait quasiment que de mon entraînement.

     

    Après chaque entrainement, son obstination et sa dureté laissait place libre à la tendresse, à des conseils, il me demandait souvent si je n’avais besoin de rien. En guise d’encouragement, il me tapotait souvent les épaules une fois l’entraînement terminé. Le rythme de l’entrainement équivalait toujours à ceux des débuts, mais je savais qu’après la tempête… je retrouvai sans cesse cette personne qui me rappelait mon père.

     

    Il fut un temps où Vincenzino était un grand boxeur. Il avait été champion national d’Amérique, et à la fin de sa carrière, il entraîna d’autres grands guerriers, mais aucun d’eux n’arriva à décrocher ne serait-ce qu’une seule fois le titre de champion du monde des poids lourds à l’exception de son fils, Roberto Rigatello, qu’il entraîna dès son plus jeune âge et qui devait combattre pour le titre.

     

    Malheureusement, il était atteint d’une tumeur au cerveau qui entraîna sa mort en moins de deux mois. Il mourut à l’âge de 26 ans, sans titre ni gloire.

     

    Vincenzino était un grand homme aux cheveux blancs, tout rabougri. Ses yeux étaient noirs, et les rides de son visage le faisaient paraître hargneux.

     

    Quelles que soient ses manières parfois excessives lors de l’entraînement, ce vieil homme donnait toujours le meilleur de lui-même. Et il savait reconnaître un futur champion.

     

    Il continua à m’enseigner l’art de boxer. Il était sans cesse concentré sur moi.

     

    - Boxe fiston ! Box… kof ! Keuh ! Humpf ! Raaah ! Bronches de merdes !

     

    Les autres boxeurs comprirent qu’il voyait en moi la graine la plus talentueuse parmi ses poulains. Et ils l’acceptaient. Ils m’encourageaient même.

     

    Un jour, après l’entraînement, Vincenzino me suivit aux vestiaires. J’ouvris mon casier péniblement à cause de ce cadenas toujours plus encrassé.

     

    - Kof ! Kof ! Alors fiston ? Content d’être ici ?

     

    - Ouais, ouais Vincenzo…

     

    - Bon, kof, tu sais… keuh, keuh, je… je vois l’état de cette salle, et il y a de bien meilleurs clubs dans la ville, kof, kof, mais…

     

    - Non ! Non ! Je t’assure, je suis bien ici.

     

    - Ah… keuh, keuh, keuh ! Je sais je sais… mais, si tu le souhaites, tu peux te trouver un entraîneur qui… qui serai déjà plus en forme que moi tu vois parce que, kof, kof, je…

     

    - C’est bon ! Arrête Vincenzino ! Tu es vraiment la personne qu’il me fallait. Et je sais maintenant que tu es le seul pouvant m’emmener vers les sommets. Et pour ça, je te serais éternellement reconnaissant.

     

    Et l’étreinte chaleureuse entre un maître et son élève s’en suivit inévitablement.

     

    Aussi improbable que cela puisse paraître, vu mon initiation tardive, je progressais à une allure impressionnante, si bien qu’on me fit rapidement combattre en catégorie mi-lourd amateur.

     

    Mon premier combat fut très rapide, Phil Casey était mon adversaire.

     

    Cet affrontement eut lieu dans le quartier du Bronx dans un vieil immeuble qui avait besoin d’un sérieux rafraîchissement. Je me souviens encore du calendrier affiché au-dessus d’un des piliers à gauche des gradins. Gradins quasi-vides d’ailleurs. Nous étions le 21 novembre 1969.

     

    Notre entrée sur le ring fut rapide et sobre. Brefs applaudissements, rapides sifflements du côté de mon adversaire à mon égard. Rien de bien méchant en somme.

     

    Ha ! Si vous aviez vu ça ! Il est vrai que je stressais un peu dans l’attente du premier son de cloche. Toutes ces lumières mal réglées m’éblouissaient plus qu’autre chose ! Et mon adversaire qui était là, debout, dans son coin, avec les yeux rivés sur moi, le regard sûr, presque moqueur.

     

    Lorsque l’arbitre nous fit signe de s’approcher vers lui, Vincenzino dut me pousser de ses deux mains pour que j’atteigne le centre du ring, avec mes jambes tremblantes. Hé bien ! Si j’avais su, je n’aurai pas eu si peur croyez-moi. Le combat débuta après les paroles interminables du présentateur, tout comme l’était son tour de taille. Mais à peine sorti de mon coin, je me suis précipité vers lui, envoyant un crochet du gauche au corps suivi d’un uppercut droit à la tête. Phil a tenté de s’accrocher à moi, vous savez, mais je me suis écarté en lui décochant un jab directement sur son arcade gauche et je l’ai terminé d’un direct au menton. Phil était à terre, il ne bougeait plus.

     

    Maman, papa et toute la famille, vous vous rendez compte ? Mon premier combat a duré moins d’une minute ! Et ce cher Vincenzino a vraiment fait du bon boulot avec moi, je l’ai pris dans mes bras à la fin du combat sans réaliser que je venais de le soulever !

     

    Je n’ai pas pu m’empêcher de vous écrire pour vous faire part de ma satisfaction. J’espère que vous allez tous très bien.

     

    Votre fils Angelo.

     

     

     

    Après chaque combat, je pris l’habitude de leur envoyer une lettre résumant mes combats.

     

    Les mois s’enchaînaient, de la même façon que mes victoires. Environ 20 boxeurs battus avec, la plupart du temps, la même nonchalance, ce qui me valut le surnom de ‘Mazza italianna’.

     

    Deux ans et demi après mon arrivé à New York, j’étais devenu champion catégorie mi-lourd amateur.

     

    C’était là ma première ceinture, et un pas de plus vers la gloire.

     

    - Dis-moi Angelo, kof… hum… que penserais-tu si tu passais, hum… disons en professionnel ? me demanda Vincenzino sérieusement.

     

    - Professionnel ? Huh ! Et bien, euh…, c’est une bonne idée, non ? interrogeai-je intensément après une brève hésitation.

     

    Giaccomino, qui continuait de s’occuper de moi, se chargea alors de me faire passer en professionnel. En tant normal, la chose n’aurait bien évidemment pas été aisée, mais il contacta ses relations dans ‘‘le milieu’’.

     

    - Salve Pascua’ ! Alors, tu connais un peu la raison de ma visite, n’est-ce-pas ?

     

    - Ciao, Giaccomi’. Hé bien, d’après ton appel, tu voulais savoir si je connaissais ton petit protégé ? C’est bien ça ? Le petit champion.

     

    - Si si, c’est exact.

     

    - Je t’arrête de suite. Premièrement, si tu veux que j’organise des combats sans passer par le Don, faudra qu’il passe en catégorie poids lourds.

     

    - Je sais je sais, enfin, je m’en doutais. C’est la catégorie reine. Pour les paris, il n’y a que là que ça paie !

     

    - Et ton poulain, tu le penses capable de faire une percée parmi les mieux classés ?

     

    - Oui je le pense, néanmoins, le champion n’aura pas à s’en inquiéter. Il arrivera loin, mais perdra contre les têtes d’affiches. Vincenzino se fait vieux, et le petit est bon, mais il n’est pas à la hauteur de la ceinture mondiale.

     

    - Bon, je vais t’arranger ça ! Pas de mots sur notre arrangement, notre rencontre ainsi que le coup de fil. Ok ?

     

    - Tu le sais bien. J’ai déjà tout oublié. Hé ! Hé ! Hé !

     

                Après quelques jours, la licence pour les poids lourds était à mon nom et la date de mon premier combat fut fixée le 29 avril 1972, je venais tout juste d’avoir 21 ans.

     

    ‘‘29 avril 1972 ! Nous nous souviendrons longtemps de cette date !’’

     

    Voilà un des gros titres parmi ceux du New York Times. Et l’article qui suivait résumait bien cette soirée exaltante.

     

    Quel combat ! Pour son premier combat de boxe chez les lourds Angelo Portino l’étoile montante du moment affrontait Jacob Swesson, un cogneur, 50ème dans la catégorie reine ; une brute épaisse de 32 ans et 118 kg pour 1m98. Jacob avait perdu de nombreux combats aux points, mais n’avait jamais été mis K.O.

     

    Angelo avait intérêt à le battre sans accrocs s’il voulait voir son nom s’envoler vers les sommets. 

     

    Et à son habitude, il est sorti de son coin, se précipitant sur son adversaire et le percutant de son jab, mais la réaction a été plus brusque que prévu : droite de Jacob en pleine face, et un sérieux enchaînement au corps et au visage. Quelques esquives réussies de justesse par Angelo en ce début de match, malheureusement il a, durant la seconde pluie de coups été touché à plusieurs reprises. Il s’est écroulé après une minute de combat seulement. Heureusement pour ses fervents admirateurs et adorables admiratrices, il s’est relevé à la sixième seconde du décompte.

     

    Il semblait perdu, se prenant toujours plus de coups. Il saignait abondamment. Son adversaire, lui, se ruait sans relâche vers le jeune Portino.

     

    « Je ne peux pas perdre ! Pas avant d’avoir gagné le titre !» 

     

    Une magnifique exclamation d’Angelo qui touchait sa plaie sourcilière en regardant le public. Et comme par magie, alors que Jacob allait décocher son direct, il lança un uppercut qui toucha son adversaire droit au menton. Sa tête sembla se décrocher de son corps, il recula, perdit l’équilibre, et tomba en arrière.

     

    Allait-il continuer sur sa lancée ?

     

    Nous en avons eu la réponse lorsque Jacob se releva. Une droite de Portino alla le frapper au visage. Il enchaînait les gauches-droites au corps et au visage ainsi que des crochets. Mais que diable lui était-il arrivé ? Et dénouement : un magnifique uppercut percuta Swesson brutalement comme une vague vient frapper un rocher. Jacob ne se relevait pas. Etait-ce une victoire pour le jeune héros de l’Amérique ? Oui ! Sa première inscrite ce soir-là en tout cas.

     

    Mais ce n’est qu’un début ! Courage Angelo, vole vers d’autres combats avec le même cœur qui t’a permis de vaincre contre Jacob !

     

    Et après plusieurs combats sans défaite, tous les journaux se partageaient le même genre d’article.

     

    - Oh ! Droite, gauche, gauche ! Esquive d’un crochet ! Droite ! Droite ! Down ! Encore une victoire pour Portino ! Incroyable !

     

    Tous les combats ne duraient qu’un instant grâce à l’entraînement de cet incroyable Vincenzino. Je me sentais étonnamment bien ! Et à chaque fois la même rengaine ! Je sautais dans les bras de cet entraineur qui m’avait tant donné.

     

    J’étais finalement devenu la crainte de tous les boxeurs, personne ne voulait organiser de combats contre moi, si bien que Giaccomino dut en faire part à un ami Calabrais, Salvatore Cardacionne.

     

    Cet homme était de ceux que l’on nomme ‘Gentiluomo’, dans la langue de la famille, mais en réalité celui-ci était issu d’un milieu mafieux. Il faisait partie de la Mafia Calabraise, alors sous le contrôle du parrain Don Carmelino. Affilié à une des cinq familles New Yorkaises connues à ce jour comme l’une des plus puissantes familles de cette ville.

     

    On les appelait ‘I scassa cazzi’, qui, vulgairement, signifie ‘les casses couilles’. Non pas parce qu’ils se mêlaient de tout, non, mais plutôt parce qu’ils broyaient les parties génitales des hommes qui pensaient en avoir plus qu’eux ‘dans le pantalon’.

     

    Ils étaient vraiment dangereux et tout le monde le savait. Ils avaient donc beaucoup d’influence et se chargèrent d’organiser mes combats.

     


     italienne  

     


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    - Round III -

     

    Accrochage 

     

    L’Aspromonte !

     

    Une région au centre de ‘‘l’honorable société’’. San Luca. Tout commence ici. La petite bâtisse croulante sous ses tuiles en terre rouge appartient à la famille Carmelino. Le patriarche de la famille, Alfonso, part chasser comme tous les samedis matin, tandis que Lina, sa femme, va faire jouer leur jeune enfant dans les grands champs qui entourent généralement ces petits villages dans toute la Calabre.

     

    - Lina ! Lina ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ils l’ont tué ! Ils l’ont tué !

     

    - Mais qui ? Calme-toi et explique-moi ! Que me racontes-tu Martinella ?

     

    - Ton mari ! Ils ont tué Alfonso ! Ton mari !

     

    - Quoi ? Mais pourquoi ça ? Pourquoi ?

     

     

     

    Et les deux femmes s’écroulèrent au sol en pleurs. Lorsqu’un homme de noir vêtu s’approcha sur son cheval.

     

    - De la part de Don Gigio Carmelino ! 

     

    Bang ! Bang ! Le bruit sourd d’un canon scié tua sur le coup le jeune garçon âgé de seulement 5 ans ainsi que sa mère et son amie.

     

     

     

    Plus loin, sur la terrasse luxueuse d’une maison gigantesque aux jardins suspendus surplombant tout le village de San Luca un homme s’approcha du propriétaire assis paisiblement devant son verre de whisky.

     

    - Laissez-nous, dit-il à la femme en train de le masser.

     

    - C’est fait ! Nous venons… nous venons de liquider votre frère ! balbutia son homme de main.

     

    - Je n’en attendais pas moins de ta part ! Une fin minable, pour un être minable ! argumenta le chef mafieux.

     

    Bien qu’étant frères de sang, Gigio Carmelino fit tuer son frère qui voulait rester en dehors des affaires de la famille. Il menaçait de tout dévoiler aux autorités, si celui-ci allait trop loin, taxant les négoces des personnes du village qui les avaient vues grandir si vite et prendre deux chemins complètement différents. L’un était devenu droit et respectable, le second dangereux et respecté. Dans cette stricte organisation calabraise, même la consanguinité n’empêchait pas de tels meurtres. Pour faire vraiment partie de ces personnes-là, aucun sentiment ne doit entraver les affaires.

     

    Alfonso Carmelino fut retrouvé mort, une pierre dans la bouche qui était le sort réservé aux mouchards, avec son fils et sa femme dans le creux d’un arbre non loin de son lieu de chasse.

     

    Le sang appelle le sang, après une mort suit toujours une vengeance. Pour cette raison, lorsqu’une personne est tuée, tous les mâles de la famille sont tués, fils, frères, oncles, et toute autre personne qui pourrait tenter une ‘‘Vendetta’’.

     

    Dorénavant, Don Gigio Carmelino, était le seul dirigeant de la famille ‘Carmelino’. La seule personne qui serait apte à diriger cette ‘‘Honorable Société’’ dans le futur devait être son fils aîné !

     

    En Calabre, dès les premiers pas d’un bébé, le patriarche pose une clé sur une chaise, et un couteau sur une autre.

     

    La clé signifie que le petit bonhomme deviendra un jour un magistrat pour la famille. Le couteau signifie qu’il gravira les échelons jusqu’à prendre la tête de celle-ci à la mort du dirigeant actuel.

     

    Manque de chance, le premier enfant de Don Gigio Carmelino fut mort né.

     

    Il en conçut donc un second avec sa femme. Elle donna naissance à un petit garçon qu’ils appelèrent Pino.

     

    Peut-être un signe de maturité, peut-être pas… mais à 9 mois, il marchait.

     

    Deux chaises se dressaient devant ce beau bébé. Une clé, un couteau, quelques gros bras devant chaque porte et un père tellement fier, regardaient tous les pas si fébriles de cet enfant. Il se dirigea tout d’abord vers la clé… sans la prendre, puis avec ses bras se poussa en arrière, se retourna et alla droit vers le couteau sur la pointe des pieds. Il empoigna celui-ci et le jeta aux pieds de son père.’’ Fier de lui, il s’exclama :

     

    - Tu seras un futur ‘Don’, Carmelino.

     

    Depuis ce jour, son père ne lui prêta plus aucune attention ni affection ! Toujours occupé, absent, pris dans l’engrenage des rapts, des meurtres, des trafics, des extorsions. Tel était le train-train quotidien d’un ‘Boss’.

     

    Les vingt premières années de son règne se déroulèrent sans encombre.

     

    Mais un jour, Giggio Carmelino perdit sa femme lors d’une tentative d’assassinat à son encontre qui échoua. Une balle perdue durant la fusillade de sa voiture.

     

    Il se rendait à une réunion afin d’effectuer une transaction avec des politiciens corrompus. Certains membres du clan voyaient la chose d’un mauvais œil.

     

    Moins rigide ! Une faiblesse dans ce milieu.

     

    Les Morattino, une famille montante dans le milieu échafaudèrent un stratagème afin d’assassiner Gigio Carmelino pour qu’ils puissent s’emparer de ses affaires et unir ainsi les deux clans sous un seul chef : Vittorio Morattino.

     

    Seule sa femme fut tuée dans un attentat. Gigio Carmelino perdit de son charisme. Ses hommes de main ne le craignaient plus autant qu’autrefois. Ils le voyaient pleurer la mort de sa femme, et les larmes sont signes de fragilité.

     

    Plusieurs de ses associés ne tardèrent pas à se révolter à leur tour, embrassant la trahison.

     

    Son fils, Pino, qui était alors âgé de 22 ans, imagina la pire des machinations afin d’asseoir sa soif de vengeance envers les meurtriers de sa mère.

     

    Il créa une branche parallèle à l’organisation de son père qu’il nomma la ‘‘N’drina’’.

     

    Il taxait même les plus démunis, tuait n’importe qui pour un peu d’argent. Les mafieux l’avaient surnommé ‘‘ù pazzù’’.

     

    Les enlèvements, le trafic de drogue, le vol, et tant d’autres activités illégales, faisaient partie de leur quotidien. Lui et son groupe prenaient part à toutes les affaires qui pouvaient les rendre plus forts. Rien ni personne ne se mirent plus en travers de leur chemin.

     

    Quelques années plus tard, le jeune Carmelino s’associa avec les assassins de sa mère, la famille Morattino.

     

    N’étant pas encore assez puissant pour prétendre les tuer, une idée monstrueuse lui vint en tête.

     

    Il s’unit à ces meurtriers et ils trouvèrent ensemble un accord dans le but d’assassiner Don Gigio Carmelino, son propre père afin d’obtenir leur confiance mais aussi pour pouvoir lui faire payer son absence en tant que patriarche.

     

    En présence de son ‘gorille’, comme il aimait l’appeler, il emmena les trois assassins de sa mère avec lui, et demanda une audience auprès de son père sans qu’il ne se doute un seul instant du plan de celui-ci.

     

    Une fois devant son père privé de ses gardes du corps, il sortit son revolver et s’adressa aux personnes qui l’accompagnaient.

     

    - Regardez bien ! Je vais vous prouver que je suis digne de confiance ! 

     

    Il se tourna vers le Parrain, ahuri, qui ne comprenait pas trop la démarche de son fils, et sortit un révolver. Il appuya trois fois sur la détente. La première balle s’en alla pénétrer le torse de Don Carmelino, tandis que la seconde suivit quasi immédiatement le même trajet. Le père eut un gémissement bref et mourut, mais après quelques secondes d’attente la troisième balle perfora le front du défunt.

     

    Il prit ensuite son propre garde du corps comme bouclier et commença à tirer sur les trois personnes qui avaient tué sa mère. Il en tua deux. Le dernier réussit à s’enfuir après avoir vidé son chargeur sur le captif qui de son corps, protégeait Pino Carmelino.

     

    Il devint dès ce jour-là le chef incontesté de toute l’organisation de son père la fusionnant à la sienne.

     

    Quant au dernier homme qui s’était enfui lors de cette fusillade, seule sa tête fut retrouvée sur le plus haut clocher de l’église de San Luca.

     

     

     

    Ce geste resta gravé dans les mémoires, et plus personne n’osa dire du mal du nouveau et très respecté ‘‘Don Carmelino’’.

     

      


      

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    - Round IV -

     

    Cadrage

     

     

    Au bout de quatre années seulement, j’étais classé parmi les dix premiers. Je pouvais prétendre au combat pour le titre si je battais les boxeurs classés respectivement huitième, sixième, quatrième, et second. J’avais alors 25 ans.

     

    Le soir du 26 mars 1976, le combat pour la 8ème place se disputa au Caesar’s Palace de Las Vegas.

     

    Vincenzino vint me voir pour m’annoncer qu’il ne serait pas avec moi en début de match mais qu’il viendrait après avoir contacté quelques personnes pour la suite de mes programmations. J’acquiesçai de la tête sans parler car le dentier de protection rendait la tâche pénible. J’entrai donc seul mais fièrement sur ce ring aux gradins interminables remplis d’intéressés. Dans mon coin, malgré l’absence de Vincenzino mes soigneurs me donnèrent les derniers conseils utiles, mais sans Vincenzino derrière moi pour m’épauler, je ne savais vraiment plus trop ce que je devais faire. Mon adversaire était Pilo Stovorlgof, un bulgare, très rapide et agile, 1m75, pour 86,5 kg.

     

    Pendant ce temps dans les vestiaires :

     

    - Je ne peux pas faire ça, Giaccomino ! Kof ! Kof ! s’écria Vincenzino Rigatello.

     

    - Je ne te demande rien ! J’te dis seulement ce qui se fera! Nous n’avons pas le choix ! Angelo et la famille Portino sont mes amis, mais tu sais très bien que la volonté du Parrain passe en priorité.

     

    - Pourquoi, pourquoi ?! protesta Vincenzino, jamais je n’aurais cru perdre une personne avec… keuh… keuh… avec un tel potentiel, et un tel avenir !

     

    - Et pourtant c’est un fait !

     

    - Raaaa, keuh… keuh ! Et c’est pour quand ?

     

    - Lors de son combat pour la seconde place !

     

    Le combat sur le ring faisait rage, sans que je ne me doute à aucun instant que cette conversation avait eu lieu.

     

    Droites ! Gauches ! Crochets ! Uppercuts ! Mauvaise posture ! Je n’arrivais pas à toucher le Bulgare ! Il me pilonna de directs gauches et de droites sans encaisser le moindre coup. Reculer ! Pas sur le côté, avancer ? Non ! Frapper ! J’essayais de me remémorer les enseignements de Vincenzino qui s’embrouillaient dans ma tête. Sans résultat ! Trop rapide ! Trop rapide ! Que faire ? Ses coups n’étaient pas très puissants et j’arrivais à me maintenir debout. Mais pour combien de temps ?

     

    Le cours de cette bataille se poursuivit ainsi jusqu’au 7ème round, sans aucun rebondissement. Tout à coup, Vincenzino apparut de nouveau aux côtés de l’équipe. Le voir seulement renforça mon mental. Je devais reprendre le dessus sur mon adversaire. Quatre, neuf, deux ! D’un geste de la main ses doigts levés, mon entraîneur me rappela les enchaînements à suivre pour ce type de boxeur.

     

    Pilo commença enfin à sentir la fatigue. Il vacilla. Enorme droite de ma part ! Crochet gauche ! Bien ! Il commença à chanceler ! Le sourire réapparut sur mes lèvres.

     

    Au même instant la cloche sonna la fin du round.

     

    - Kof ! Kof ! Ecoutes-moi bien petit, entama Vincenzino, il est épuisé, tu comprends ? Il va essayer d’en finir avec toi car il ne pourra pas tenir un autre round. Sois patient et attaque lorsque le moment parfait se présentera. Au moment où il décoche son crochet, sa garde s’écarte ! Profites-en ! Et il termina merveilleusement ainsi : pour la famille Angelo ! Pour la famille !

     

    Quels précieux conseils ! Et je comptais bien les appliquer.

     

    8ème Round, le Bulgare se rua vers moi pour se venger des coups reçus à la reprise précédente. Fatale erreur ! Aller ! Comme à l’entraînement ! Reprendre son souffle, esquiver, enchaîner par une série de droites, de  gauches, bouger, se déplacer, attaquer, reculer, oublier la fatigue, oublier la gêne causée par ma sueur entremêlée au sang. Son bras… son bras ! Maintenant ! Superbe coup final qui finit par envoyer mon adversaire au tapis !

     

    Mais il se releva après un bref décompte.

     

    9ème round. La délivrance. Puissant crochet du droit ! Le Bulgare tomba et plus aucun signe de vie. Un coma pour Pilo Stovorlgof qui dura 9 jours.

     

    Triste coïncidence au regard du nombre de rounds qu’il tint ce jour-là.

     

    Quinze jours après cet excellent combat, le 11 avril 1976, je retrouvais ma famille lors de la trêve du championnat de boxe.

     

    Tant de temps passé en dehors du cocon familial !

     

    Cette fois, pas de panique dans cet immense aéroport, je le connaissais tellement. Je voyageais beaucoup pour mes différents combats. Mais en ce qui concerne la nervosité, c’était la même qu’à mes débuts. Eh oui ! J’allais enfin retrouver ma famille. Quelle joie de les revoir tous ! Mes parents, mes oncles, tantes, cousins, cousines, mon petit frère et mes sœurs cadettes, bien que tout ce petit monde n’était plus aussi jeune que lors de mon départ pour ‘‘Big Apple’’.

     

    Un peu plus tard dans la semaine, une fois passées les retombées expressives et sentimentales, nous nous rendîmes en Calabre pour fêter un joyeux évènement. La cousine de ma mère faisait baptiser sa plus petite fille.

     

    Mon père me prit à part lors du départ.

     

    - Mon fils Angelo ! Jé souis content qué tou es pu partir avec nous sour ta terré d’originés !

     

    - Et oui ! Pa, ça me fait plaisir à moi aussi. D’autant plus que c’est le baptême d’une des filles de la famille Santinella. La sœur de maman en est la marraine, je me serais senti coupable si je n’étais pas venu.

     

    Ma mère, la larme à l’œil, sans dire un mot, me serra dans ses bras de toutes ses forces.

     

    - Toi aussi tu m’as manqué m’man.

     

    Je revenais des Etats-Unis avec pas mal d’argent en poche, ce qui nous permit de profiter de tout le confort de la première classe. Finalement, notre arrivée fut accueillie dans une telle ambiance chaleureuse, qu’il était impossible de ne pas se sentir chez soi. S’en suivirent les conversations habituelles des retrouvailles avec la famille.

     

    La fête était d’autant plus belle qu’un beau soleil dans un ciel sans nuage nous rappelait que le printemps était bien là.

     

    Beaucoup de voisins avaient été invités. Et si certains avaient été oubliés par inadvertance, ils s’invitèrent d’eux-mêmes.

     

    Alberto Santinella et sa femme Concetta, reçurent en personne les invités.

     

    J’avais remarqué une petite brune âgée d’une quinzaine d’années dont les yeux sombres lui donnaient un air de fille sévère, malgré un fond de timidité qu’elle ne parvenait pas à dissimuler lorsque je lui adressai la parole.

     

    C’était Sandra, la fille de Santinella Alberto. Elle avait une sœur Loretta et un frère, Cesare.

     

    Elle était si belle et si irréprochable qu’on eût dit une petite fille modèle.

     

    Elle était très active, pour aider sa mère elle faisait s’installer les invités, préparait les plats, prenait soin de son petit frère et de sa petite sœur. À la fin du repas, c’est elle qui débarrassa la table et fit la vaisselle. Une vraie petite italienne comme l’on n’en voyait plus.

     

    Je décidai d’en parler à mon père qui alla par la suite voir son ami Alberto, le père de Sandra.

     

    Celui-ci resta un peu perplexe, prétextant que sa fille était encore trop jeune pour se marier. Mais la mère de Sandra, Concetta, cousine éloignée de ma mère, fit part de sa joie si nous nous fréquentions.

     

    Bien sûr, fréquenter Sandra signifiait pour moi ‘ne pas lui faire de mal ni la trahir’, sinon tout se réglerait à la manière italienne, fusil à la main.

     

    Cette discussion close, la soirée put se poursuivre avec des chants, des danses, de la musique, des jeux, et un grand buffet qui resta à disposition de tous, durant cette agréable journée.

     

    Entre-temps, mon père me rapporta sa conversation avec Alberto Santinella.

     

    - Tou sais…, me dit-il d’un air sérieux et sévère, c’est una brave pétita…, si tou la veux vraiment, il né faut pas qué tu loui fassé dou mal ! Capisci ?

     

    - Papa, lui répondis-je aussi avec le même ton que lui, cette fille me plaît énormément, je vais aller la voir, et je serai un homme bon, sérieux, et sincère. Du moins, si elle m’accepte !

     

     

     

    Et c’est ainsi que lors d’une ‘tarantella’ Calabraise, j’allai la voir pour l’inviter à danser. Elle refusa de suite, mais accepta d’échanger quelques mots avec moi afin que l’on fasse plus ample connaissance. Les minutes devinrent des heures, puis une semaine entière, durant laquelle nous ne cessions de nous voir encore et encore.

     

    Chaque minute passée ensemble nous rapprochait timidement l’un à l’autre.

     

    Nos regards devenaient joueurs, nous nous taquinions, riions comme aucun de nous deux ne l’avait jamais fait auparavant.

     

    Ces sourires en disaient désormais long sur la complicité qui s’était installée entre nous. Malgré tout ce bonheur, la triste vérité nous rattrapa. Nous dûmes nous séparer. Je rentrai en Amérique, et Sandra resta en Calabre. Et comme nous nous l’étions promis, de nombreuses longues et belles lettres nous nous envoyâmes afin de converser malgré la distance.

     

    ‘‘Ma belle et tendre Sandra,

     

    je ne peux vivre sans toi.

     

    Le peu de temps que je passe avec toi,

     

    n’est qu’un extrême bonheur qui me déçoit.

     

    Oui, il me déçoit car il est trop court.

     

    Je n’ai plus à te faire la cour,

     

    car comme je le sais : Tu m’aimes !

     

    Mais il me tarde déjà d’être à tes côtés,

     

    comme dans mes rêves où nous sommes déjà mariés.

     

    Ne t’en fais pas, le temps viendra,

     

    où je te prendrai pour épouse,

     

    sans que ton visage ne devienne tout rouge,

     

    comme la première fois où nous nous sommes parlés.

     

    Même si le temps semble long,

     

    deux ans suffiront,

     

    et tu verras, nous nous marierons.

     

    Je t’en fais le serment ! !’’

     

     

     

    Ces sentiments d’une ardeur brûlante ne cessaient de croître. Jamais je n’avais aimé quelqu’un à ce point.

     

    Quelle naïveté dans ces lettres quand j’y repense.

     

    Je fréquentai donc durant deux ans Sandra tout en faisant l’aller-retour entre l’Amérique et l’Italie gérant au mieux ma vie New Yorkaise, mes combats et mon entraînement. Enfin, dès que Sandra eut ses 18 ans, nous nous mariâmes le 27 juillet 1982 sur la place principale de Gioia Tauro.

     

    La destination de notre voyage de noces était Rome !

     

    À cette époque, il était rare de partir dans un endroit pareil. Dans le meilleur des cas, les villages voisins étaient la destination des jeunes couples, car l’argent était toujours un problème.

     

    Mais avec le nombre de personnes invitées pour notre mariage, il était possible d’envisager un voyage de rêve comme ce merveilleux endroit qu’est Rome.

     

    L’endroit était propice à éveiller un romantisme poussé à son paroxysme tellement la cité historique était magnifique. Nos ballades dans le Colisée me faisaient penser au ring de nos jours, un endroit où combattaient les plus braves. Le circuit que nous avions décidé d’emprunter était magique, l’arc de Constantin, le Forum du peuple romain, celui de César, d’Auguste, le Palatin, le Capitole, le Vatican qui est un état à part entière ainsi que la chapelle Sixteen qui lui est juxtaposée, tout est incroyable.

     

    D’autres merveilleux sites ont été l’objet de notre parcours mais la liste serait trop longue. Il en va de même que les places gigantesques tant par leur surface que par leur histoire comme la place du Peuple, la place d’Espagne, la place Navone et d’innombrables endroits plus renommés les uns que les autres. Nous allâmes même jeter une pièce dans la fontaine de Trévise.

     

     

     

    D’ailleurs, ce vœu se réalisa.

     

    Lors de notre nuit de noce, ma dulcinée tomba enceinte et neuf mois plus tard, le 4 avril 1983, alors âgée de 19 ans, Sandra mit au monde notre fils. Une véritable perle !

     

    Comme dans mes rêves, ses yeux étaient bleus, les mêmes que les miens, et des lèvres pareils à ceux de ma ravissante épouse. Ce fut le plus beau jour de ma vie.

     

    Nous partîmes ensuite tous deux en Amérique où je devais de nouveau combattre.

     

    Cette fois, pour la quatrième place.

     

     

     


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    - Round V -

     

    Pressing

     

     

     

    Lors du combat pour la 4ème place, le 27 juillet 1983, à Los Angeles, mon adversaire et moi-même étaient très émus. Oui, nous nous retrouvions enfin, comme dans nos rêves et pouvions reproduire ce à quoi nous jouions dans le passé.

     

    L’homme qui m’affrontait ce soir, n’était autre que Dintarello Antonino, mon ami d’enfance.

     

    Il était toujours aussi droit et respectueux, comme auparavant. Il était bien resté le même malgré cette longue absence.

     

    Comme à l’époque, il se battit fièrement, même s’il n’eut pas l’avantage durant ce combat.

     

    La tactique prenait le pas sur la force. Tourner, esquiver, danser autour du ring. Chaque coup porté pouvait être fatal. Les rounds défilaient ! Nous échangions coups pour coups !

     

    Ce fut un combat extraordinaire qui se termina par un de mes fabuleux uppercuts suivi d’un large crochet du droit. L’éponge entachée de sang tomba presque au ralenti au centre du ring. Milieu du treizième round, le match venait de s’achever. Antonino posa un genou à terre, déçu par sa défaite, mais heureux que ce soit moi qui interrompis son ascension.

     

    - Aller ! Debout ! lui dis-je, en tendant ma main vers lui pour l’aider à se relever dignement.

     

     

     

    Cris et applaudissement se firent finalement entendre pour nous féliciter de cet excellent combat. Bras dessus dessous pour nous épauler, nous regardions ce public debout, nous rendant un hommage à la hauteur de notre courage.

     

    Nous étions tout deux exténués. Mais plus anxieux encore qu’épuisés, et nous repartîmes ainsi, dans les bras l’un de l’autre vers les vestiaires.

     

    Et ce n’est qu’une fois les gants levés et nos plaies succinctement soignées, qu’Antonino annonça péniblement un bien sombre discours.

     

    - Angelo… il faut que tu arrêtes la boxe !

     

    - Pardon ? Mais tu perds la raison ? Je n’ai jamais été aussi en forme… de plus, il ne me reste que deux combats pour…

     

    - Es-tu sourd ?

     

    - Mais…

     

    - C’est pour toi que je dis ça ! Pour ta famille, pense un peu à ta famille ! Nous nous sommes connus étant jeunes, nous avons grandi ensemble, et puis nous nous sommes perdus de vue mais nos chemins se sont recroisés ce soir. C’est déjà très beau, mais comprends que… c’est la fin… la fin !

     

    - Comment ça, la fin ?

     

    - Angelo… Ils veulent te tuer ! Si tu ne perds pas ton prochain combat, ils te tueront ! Et pire encore, ils tueront les gens que tu aimes, ta femme, ton enfant !

     

    - La boxe… c’est ma vie ! Ma vie… c’est gagner… et pour gagner… il ne faut pas que j’arrête maintenant ! Ils ne tueront personne, et je serai le numéro un… bientôt ! Oui… bientôt.

     

    Voilà les seuls mots qui sortirent de ma bouche ce soir-là. Jamais je n’aurais pu feindre de perdre.

     

    Quelques mois plus tard, le 2 octobre 1983, dans la matinée, alors que je m’entraînais durement au club, une nouvelle envahit chaque coin de rue.

     

    - La mort du boxeur Antonino Dintarello ! criait un vendeur de journaux.

     

    - L’excellent boxeur Antonino Dintarello tué par deux balles de canon scié ! s’exprimait un autre.

     

    - Comment est-ce arrivé ? Tué chez lui alors qu’il appelait son agent.

     

    Et toutes sortes de phrases évoquant la mort de cet excellent boxeur et ami résonnaient dans les rues.

     

    Après m’avoir averti du danger auquel je devrai faire front… il s’envola vers un autre ring, celui des cieux. Hé oui !

     

    Deux balles de canon scié en plein cœur : cette organisation ne pardonne pas ! Il en avait trop dit.

     

    En apprenant la nouvelle, moi qui m’entraînais pour mon futur combat visant la seconde place, je m’effondrai sous le poids excessif de cette triste nouvelle. Ma peine et ma douleur étaient telles que je cessai de m’entraîner.

     

    - Je ne lui ai même pas dit pour les cochons d’Inde ! Putain, mais pourquoi ?

     

    Ma femme ainsi que Vincenzino m’aidèrent par leur présence et tentèrent de m’apaiser, mais leurs efforts furent vains. Malheureusement, le combat était pour bientôt. La date fixée de cette rencontre s’approchait à vive allure.

     

    Le 17 mai 1984 ! Le 17 mai 1984 ? Nous étions déjà le 4 avril 1984, date du premier anniversaire de mon fils.

     

    Après cette tragédie, Vincenzino disparu. Plus aucune nouvelle de lui. Sonner à sa porte, aller tous les jours à la salle d’entraînement, partir à la rencontre de Giaccomino pour en savoir davantage. Rien ! Aucun résultat. Personne n’avait d’indications.

     

    Vraiment bizarre, mais impossible pour moi d’arrêter l’entraînement.

     

    23 avril 1984. Je courais ce matin-là, comme à mon habitude. Pendant ce temps, Vincenzino Rigatello, mon entraîneur, refit surface en s’acharnant sur la sonnette de notre porte, tout apeuré.

     

    Il portait une tenue sportive assez sombre, avec un bonnet de la même couleur qui laissait paraître un visage malade et fatigué. Il était tout essoufflé, mais put laisser échapper quelques mots.

     

    - Sandra, kof… kof… désolé de… humf… te déranger… ton mari, … je ne l’ai pas abandonné… pff…pff…, donne-lui cette lettre ! Kof ! Kof ! Kof ! Il comprendra !

     

    Puis il partit sans dire un mot. Et ma femme fit ce qui lui avait été demandé. Elle me transmit la mystérieuse lettre dès mon retour.

     

    Je l’ouvris, et constatai qu’elle était signée de mon ami Dintarello Antonino.

     

     

     

    ‘‘Pour mon ami : Angelo Portino.

     

    Angelo, nous sommes aujourd’hui le 9 avril 1981, et si tu lis cette lettre c’est que… je suis certainement mort. Comme je te le disais, tu es en danger de mort si tu ne perds pas ton prochain combat. Ils viendront te voir dans les vestiaires avant ta confrontation avec le champion, et ils te feront comprendre que tu dois perdre pour vivre.

     

    J’ai préféré t’en parler mais… comme tu peux le constater, j’en ai payé le prix. J’ai reçu des menaces de mort d’un certain Don Carmelino. Ha ha ha ! Toi qui viens aussi de Calabre, tu dois certainement le connaître.

     

    Bref, tu le sais, je n’aime pas m’attarder sur des paroles inutiles… je vais donc en rester là en ce qui concerne cette lettre.

     

    Mais il faut que tu me promettes une chose, une seule chose :

     

    Deviens champion du Monde pour moi ! Je ne sais pas comment tu t’en sortiras, contre ce coup monté te concernant, mais s’il te plaît, je t’en supplie, deviens le plus grand boxeur de tous les temps !

     

    Merci pour tout.

     

    Ton ami d’enfance, ton frère, Antonino Dintarello.’’

     

     

     

    Je m’effondrai en pleurs dans les bras de ma femme après la lecture de la présente lettre. J’essayai de reprendre péniblement mes esprits ainsi que ma force pour pouvoir me maintenir debout devant ma femme et mon fils.

     

    Celle-ci cria subitement et sans hésiter :

     

    - Nom de Dieu ! Mais bats-le ! Quoi que ça puisse nous coûter, bats-le ! Ne t’inquiète pas pour nous ! Nous préférons mourir la tête haute que vivre la tête baissée dans la honte, n’est-ce-pas Lorenzo ?

     

    Encore si jeune, notre fils lança sans doute sans comprendre un grand oui en souriant. Le combat pour ma justice commença dès cet instant. Je m’entraînais dans l’ombre tous les jours.

     

    Je savais qu’il fallait gagner, j’étais censé devenir le meilleur.

     


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    - Round VI -

     

    Contre

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mai 1984. Le 17 exactement ! Le combat eut lieu au Staples Center, à New York. La salle était comble. Tous les gens venus assister à l’affrontement étaient, pour la plupart, de mon côté. Dans les tribunes, quelques hommes faisant partie de la foule, vêtus de costumes noirs à rayures blanches, aux têtes patibulaires riaient et lançaient en cœur des phrases négatives.

     

    - Il ne viendra pas ! Ha ha ha ! murmura un homme.

     

    - Personne ne l’a vu s’entraîner depuis la mort d’Antonino, n’est-ce-pas ? ! s’exprima un autre.

     

    - Mais… s’il venait à se présenter ? Nos hommes sont-ils prêts ? interrogea un troisième.

     

    - Nos hommes ne le sont pas, car nous avons la certitude qu’il ne se présentera pas, il a eu trop de frayeurs ces derniers temps. Ha ! Ha ! Ha ! répondit à nouveau le premier se laissant aller aux éclats.

     

    Mais à leur grande surprise, lors de l’annonce par l’arbitre du nom Portino, j’arrivai sur le ring, l’œil noirci par la haine, le visage crispé de colère. La foule se leva et m’applaudit, moi, l’enfant maudit d’Italie.

     

    Ils s’écriaient tous d’une même voix :

     

    - Calabrese ! Calabrese ! Esci le tue armi ! Calabrese ! Calabrese ! Esci le tue armi !

     

    Je levai mes deux poings vers le ciel et m’écriai d’une voix rauque et puissante :

     

    - Personne ne m’empêchera de gagner ce soir !

     

    Et les acclamations prirent fin à l’annonce du début de la confrontation. L’adversaire auquel j’étais confronté n’était autre que le puissant Jayce Forlock. Un noir américain de 33 ans au corps qui semblait être sculpté dans le granit.

     

    Il mesurait 2,03 m pour 101 kg, contre mes 90 kg et mes 1,80 m. Il n’avait connu, tout comme moi, aucune défaite en professionnel. À mon actif, 27 combats victorieux dont 24 par ‘knock-out’. Alors que, le palmarès de mon adversaire comptait 29 victoires dont 27 ‘knock-out’.

     

    L’enjeu était de taille.

     

    Le vainqueur aurait le privilège de combattre pour le titre de Champion du monde des poids lourds.

     

    Lors de la présentation de mon adversaire par l’arbitre, je regardai mon coin. Vide, mon soigneur mis à part. Je levai mes yeux vers le ciel espérant voir Vincenzino apparaitre. Une fois que la lumière des projecteurs m’avait ébahie, en me retournant pour examiner si mon souhait fut exaucé, quelle joie d’entrevoir ce visage familier.

     

    - Je suis là fiston ! Keuf ! Keuf ! Ne t’inquiète plus.

     

     

     

    Quel soulagement ! Il ne put rien me dire d’autre car la cloche retentit, annonçant le début du combat, mais il me fit un clin d’œil rassurant.

     

                La rage au ventre je fonçai tête baissée dans les bras de Jayce.

     

    Mauvais Calcul !

     

    Jayce en profita pour m’asséner un gauche rapide, suivi d’une puissante droite. Il enchaîna par des crochets droits et gauches, un uppercut que j’esquivai en en profitant pour placer un direct du droit suivi d’un puissant crochet du gauche qui fit reculer mon adversaire.

     

    Quelques coups tout aussi puissants et précis continuèrent de déferler de part et d’autre.

     

    Le gong retentit pour signifier la fin du premier round. Tous comprirent que le match serait explosif.

     

    Dans le second round, nous nous observâmes plus que ce que nous combattîmes.

     

    Les rounds suivants ne furent qu’un échange très brutal de coups.

     

    Début du 11ème round. Nous tournions sur le ring nous observant l’un l’autre. Je décidai après quelques instants de me ruer une nouvelle fois sur lui, comme si la leçon ne m’avait pas servi.

     

     

     

    Une gauche au visage me rappela que je ne devais pas agir sans réfléchir. Je reculai alors, et commençai à danser sur le ring autour de mon adversaire, grâce à l’élasticité de mes jambes et ma rapidité. Je laissai  venir Jayce à moi, esquivai un crochet du droit suivi d’un uppercut gauche, et envoyai son uppercut droit appuyé par un direct du gauche, je reculai à nouveau me maintenant à distance à l’aide de mes jabs.

     

    Lorsque je compris que Jayce était dans le brouillard, je revins au corps à corps et le maltraitai de crochets droits et gauches, d’uppercuts, de directs. Les coups arrivaient de toutes parts, coups au visage, au corps, Jayce commença à plier sous ces coups.

     

    Ce fut la fin du 11ème round lorsque la cloche sonna.

     

    L’arbitre ramena Jayce près de ses managers, car il n’avait pas compris que la reprise était terminée.

     

    Dans nos coins respectifs, nous écoutions les consignes données par nos entraîneurs, nous étions à bout de force.

     

    Nos visages étaient tailladés, abîmés, le sang ruisselait sur notre peau.

     

    Vincenzino, me cria de toutes ces forces pour me faire oublier les doutes.

     

    - N’oublie pas ! Pour gagner il va falloir que tu l’accroches dur et cela, jusqu’au bout ! Souviens-toi de ton rêve !

     

     

     

    Souviens-toi de ton rêve ! Ces mots résonnaient dans ma tête, et je repensai un bref instant à mon rêve d’enfant. Celui d’être champion. Tout ce que j’avais enduré pour en arriver là.

     

    Je pensais à tous ceux qui m’avaient aidé à trouver ma place sur le ring, et à toutes les personnes qui m’aimaient.

     

    - Je suis prêt ! affirmai-je à haute voix en sortant de mon coin les sourcils froncés, et mes gants collés au menton.

     

    Le 12ème round débuta. Je partis à l’assaut du géant qui se trouvait devant moi, j’envoyai une gauche qui semblait puissante, mais je repliai mon bras lorsque j’aperçus un mouvement de Jayce tentant de se protéger.

     

    Je remarquai alors une ouverture et décrochai un direct du droit destructeur qui envoya mon adversaire dans les cordes.

     

    Repoussé par celles-ci, Jayce allait tomber à terre la face la première, mais juste avant sa chute, je me jetai sur lui avec un uppercut gauche, suivi d’un droit qui le remit debout, le faisant tituber vers le coin.

     

    Une fois dans le coin, je ne le lâchai plus : droite, gauche, crochets, uppercuts. Jayce s’écroula enfin sous le poids de tous ces coups ravageurs.

     

    Il essaya de se relever, retomba à terre un peu plus loin, s’agrippa aux cordes et se hissa jusqu’à être sur pieds.

     

     

     

    Mais au moment où l’arbitre me vit envoyer une droite au corps suivi d’un crochet du gauche à la tête sans aucune réaction de sa part, il se rendit vite compte que c’était terminé.

     

    Il arrêta le combat. J’avais réussi.

     

    J’étais enfin devant le dernier obstacle. La première place m’attendait.

     

    Bientôt, je combattrais le champion du monde des poids lourds.

     

     

     


     

     


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    - Round VII -

     

    Down

     

      

     

    Avant le meurtre de la femme de Giggio Carmelino, aucun clan ne s’était risqué à cet acte en total conflit avec les règles très strictes de ‘‘l’Honorable Société’’. Personne dans la région n’avait oublié ce geste. Don Carmelino non plus ! Il trouvait d’ailleurs qu’avoir abattu les meurtriers de sa mère n’était pas suffisant. C’est vrai ! Au final, qu’étaient-ils ? Il ne faisait que suivre les ordres ! Le véritable coupable n’était autre que le commanditaire de cet assassinat.

     

    Les quelque sept mille membres divisés en une centaine de clans familiaux descendaient tous de deux principales familles. Les ‘Carmelino’ dont le jeune Pino était désormais à la tête, ainsi que les ‘Volpi-Nari’. Leur force provenait du fait que deux frères étaient au commandement de celle-ci et la dirigeaient d’une poigne de fer. Don Carmelino s’était emparé du trafic de drogue, l’extorsion de fond, et les rapts, tandis que les deux frères Volpi-Nari occupaient une place importante dans la coalition avec les pays de l’est concernant la prostitution, la vente d’armes illégale. Enfin, ils essayaient tant bien que mal de se mettre au trafic de drogue avec quelques contacts au centre des Cartels Colombiens.

     

    Visant le complot contre la famille ennemie, Pino Carmelino, perdit peu à peu le respect de ses hommes. Il s’était entêté dans une lutte contre les frères Volpi-Nari, Giugliano et Matteo.

     

    - Parrain, vous ne pouvez pas espérer avoir le soutien de vos hommes, si vos actes sont mauvais pour les affaires, non ? réprimandait le Consigliere de la famille.

     

    - Mon propre conseiller semble ne pas être en accord avec moi cette fois-ci. Ai-je raison ? constata le Don.

     

    - Non, ce n’est pas exactement cela. Je vous rapporte juste les dires de pas mal de monde. Je ne vous dirais pas quoi faire bien sûr, mais je peux vous conseiller de ne pas nous mettre en guerre. En plus de ruiner nos revenus, ça attirerait le regard des politiciens sur nous !

     

    - Ah ! Ah ah ah ! Laisse-moi rire ! Les politiciens ! Que peuvent-ils faire ? Plus de la moitié est sous notre contrôle ! Et nous les engraissons déjà assez bien, je trouve !   Ecoute ! La famille ! Les liens de sang ! Ce sont les choses les plus importantes ! Nos règles sont basées sur la famille. Ok ? termina le Parrain Carmelino.

     

    - D’accord, répondit le conseiller en baissant la tête tentant de cacher sa déception.

     

     Quelle belle fête de Noël ! Toutes les années depuis des décennies, le 25 décembre, à San Luca, une magnifique parade dans le village avait lieu après la messe. Bien que le village aux quatre mille habitants soit austère tout au long de l’année, ce jour-là, il resplendissait toujours de mille feux.

     

    Les enfants jouaient ensemble à chaque coin de rue.

     

    Les principaux meneurs de la famille Volpi-Nari s’étaient regroupés autour du bar ‘Da Mimmo’ et semblaient prendre plaisir au déroulement de la célébration. Même les deux frères Giugliano et Matteo étaient présents.

     

     

     

    Le grand parrain Don Carmelino se trouvait ici aussi en ce jour d’accolades et de bonheur. Il s’approcha, accompagné de trois gardes du corps, pour saluer les deux frères Volpi-Nara.

     

    Il leur tendit la main, et après un moment d’hésitation, regardant méfiant autour d’eux, ils donnèrent leurs mains eux aussi.

     

    Pino Carmelino se pencha vers les frères et leur dit froidement en sortant un revolver :

     

    - Je ne rate jamais ma cible !

     

    Il tira Matteo vers lui, le prit comme bouclier humain et vida son chargeur sur son frère Giugliano. La foule se mit à courir, chacun en direction de son domicile.

     

    Les membres de la famille Volpi-Nari ne pouvaient pas tirer tant que Pino le prenait en otage. Mais n’ayant plus de munitions dans son chargeur, il ordonna à ses gardes du corps de tuer toute la famille ennemie présente. Etrangement, aucun de ses ordres ne fut exécuté. Il se répéta à plusieurs reprises sans grand succès. Une voix familière l’interpella.

     

    - Tu croyais vraiment que j’allais te laisser ruiner le business ?

     

    - Hein ? Toi ? Mais que se passe-t-il mon cher conseiller ?

     

    - Tu n’as donc encore rien compris ? Ce cher Matteo et moi-même avons passé un accord, te destituer en échange de la vie de son frère. Il est dorénavant seul à la tête de sa famille ! Toi par contre tu viens de perdre le peu de dignité qu’il te restait ! Lâche cette arme vide, et pars loin d’ici si tu ne veux pas mourir ! 

     

    L’ex ‘Don’ recula, lâcha son arme déchargée, regarda dans les yeux de son rival, se tourna pour voir son ancien conseiller qui l’avait lâchement trahi, et tomba à terre. Il poussa un cri qui retentit dans tout le village.

     

    Il se releva, les yeux pleins de larmes, de haine et s’enfuit loin d’ici. Il ne prit avec lui que son fils, sa femme ayant choisi de se pendre ce jour-là, ne supportant plus la brutalité incessante de son mari.

     

    - Les vrais ‘Boss’ restent en Calabre ! Les lavettes partent faire leur loi en Italie du Nord où en Amérique ! Hé ! Hé ! Hé ! rajouta Matteo.

     

    Trois jours passèrent.

     

    Et grâce aux diverses connexions amicales qu’entretenait Pino Carmelino dans le milieu mafieux américain grâce à son trafic, il put s’envoler vers les Etats-Unis et avoir une protection sûre.

     

    Une fois arrivé à destination, il décida de forger sa haine à son paroxysme afin qu’elle devienne un atout.

     

    Un parrain de l’une des cinq familles de New-York lui donna un poste au sein de son organisation.

     

    Il avait appris de ses erreurs !

     

     

     

    Il gravit doucement les échelons du cercle mafieux pour en arriver enfin à la tête d’une famille assez puissante pour s’occuper d’une partie de la ville. Il se détacha de l’une des familles pour s’allier à une autre et ainsi accroître son emprise au sein de la commission des cinq familles à la tête de cette organisation.

     


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    - Round VIII -

     

    Verrouillage

     

     

     

    28 juin 1984. Environ 23 heures.

     

    Des voix résonnaient dans un hangar désaffecté à Chicago.

     

    - Je constate que mes consignes n’ont pas été respectées ! déclara patiemment Don Carmelino.

     

    - Patron… je… je…, continua un homme d’une voix  apeurée.

     

    - Tu tu tu…. Tu… quoi ? s’exclama ironiquement Don Carmelino en haussant le ton.

     

    - Pardonnez-moi ! Je suis vraiment désolé… je croyais que…

     

    - C’est bon ! Tu es pardonné !

     

    - Heu… vraiment ? Heu… je vous suis entièrement reconnaissant, encore merci…

     

    - Abattez-le ! ordonna Don Carmelino.

     

    - Mais Patron ? s’étonna l’homme.

     

    - J’ai dit que je te pardonnais… pas que je te laissais la vie sauve ! Ha ! Ha ! Ha !

     

    Et un grand coup de feu retentit dans cet endroit au passé tumultueux, entaché de sang des nombreuses victimes qui finirent leur vie ici, tout comme cet homme. Selon de nombreuses rumeurs, le très réputé et célèbre Al Capone aurait été, ici même, le témoin et commanditaire de pas mal de crimes n’ayant jamais été résolus.

     

    - Préparez-vous ! N’oubliez pas que mon fils Marco est champion du monde des poids lourds,  et que cette vermine de Portino risque de compromettre sérieusement sa carrière, poursuivit Don Carmelino.

     

    - Nous attendons vos consignes Patron ! s’écria un des membres.

     

    - Envoyez cette lettre chez Angelo en premier lieu. Si nous n’avons aucune réponse, allez lui parler dans les vestiaires avant le combat ! Ha ha ha ! Vous lui expliquerez de plus près les nouvelles règles du jeu ! s’esclaffa le truand.

     

    - Mais en attendant, nous avons une ou deux autres petites affaires à régler, termina le parrain.

     

    Le 9 juillet 1984, vers 21 heures, entre Washington Avenue et Parkside, au sud de Brooklyn, l’ombre s’épaississait, une légère brise charriait les murmures des clochards. Une odeur de poisson pourri envahissait toujours un peu plus ce quartier. Mon entraîneur, se faufilait au travers des poubelles qui jonchaient le chemin, tel un vagabond craintif. Il se frayait un passage parmi ces sales et sombres ruelles.

     

    Peu de temps après, un crissement de pneus sans fin alarma Vincenzino. Il tomba au sol ! Se releva et se mit à accélérer sa course. Une voiture noire surgit de nulle part sur la grande avenue, stoppant net la course du vieil homme.

     

    Un personnage au regard dédaigneux, l’œil bandé, sortit de tout son buste par la fenêtre d’une clinquante Chrysler Cordoba de ‘78. Il tenait dans ses bras un fusil-mitrailleur.

     

    Vincenzino eut seulement le temps de prier en ces termes :

     

    - Padre mio ! Prends bien soin de ce petit ! Mène-le jusqu’au bout de son rêve… 

     

    Et de grands coups de feu résonnèrent dans la rue. Son soutien lui couta la vie. La nouvelle tomba.

     

    Vincenzino Rigatello, l’entraîneur du jeune prodige de la boxe que j’étais devenu, était mort. Une douleur atroce s’empara de moi lorsque j’appris la nouvelle.

     

    Une fièvre inexpliquée me cloua au lit après ce drame. Heureusement, ma femme veilla sur moi nuit et jour.

     

    En m’examinant, le médecin employa ces mots :

     

    - L’élévation anormale de la température, accompagnée d’une accélération des rythmes cardiaque et respiratoire est due à l’ensemble des troubles produits sur l’organisme par un traumatisme physique ou moral.

     

    Sandra eut un moment de silence, le visage crispé, et essaya de traduire les dires du praticien, mais l’interrogea assez rapidement :

     

    - Mumm… C’est-à-dire ? Docteur… ?

     

    Il lui expliqua tout simplement que le stress était la cause de cette fièvre. Beaucoup trop d’épreuves m’avaient accablé.

     

    Chez Giaccomino Gartiglio, le 13 juillet 1984, vers midi, le Parrain Don Carmelino sonna à la porte.

     

    Une fois entré et installé, Giaccomino demanda d’une voix contrariée :

     

    - Pourquoi ? Mais pourquoi l’avoir tué ?

     

    - Et tu me demandes pourquoi ? Tu devrais le savoir ! Lui répond le Parrain avec cette même patience prouvant une fois de plus que celui-ci est dépourvu de sentiments.

     

    - Mais je ne comprends pas. Bien sûr, Vincenzino était attaché à ce jeune mais…de là à le tuer.

     

    - Alors tu ne sais vraiment rien, hein ? Bien. Je vais m’empresser de t’expliquer : Vincenzino a donné une lettre à Angelo qu’Antonino avait écrite avant que nous le tuions. Sans cela, il ne se serait jamais présenté pour le combat, et il aurait été déclaré forfait.

     

    - Mais enfin ! Ce n’était qu’une lettre d’adieu ! Ho ! Je… je….  bégaya tout à coup Giaccomino.

     

    - Alors, comme ça, on ne sait rien, hein ? Hé hé hé ! J’ai failli te croire, tu allais me berner… mais tu t’es trahi tout seul. Je pensais réellement que tu n’étais au courant de rien ! répliqua Don Carmelino, en souriant.

     

     

    Il retira lentement ses gants de cuir noir, puis avec la même finesse, sortit une arme à feu de sa longue veste à l’aide de sa main droite. Il se fit prêter un mouchoir en tissu jaune par un des deux hommes de mains avec lesquels il était venu, nettoya délicatement et avec plaisir son arme.

     

    Giaccomino le supplia de ne pas faire ce geste, il lui promit fidélité et lui jura qu’il ne le trahirait plus jamais.

     

    Pour lui, ne rien dire n’était pas une trahison, il pensait seulement que cette lettre n’avait aucune importance.

     

    Grave erreur !

     

    Don Carmelino le visa à la tête et l’abattit de sang-froid. Ce geste entacha l’immense bibliothèque dont Giaccomino était si fier.

     

    Le sang s’éparpilla sur la grande vitrine.

     

    - Il ne pourra plus en profiter ! commenta le Don en s’en approchant.

     

    Il marcha un moment en rond et essuyant son visage en sueur puis poursuivit sa phrase en faisant un signe à l’un de ses hommes :

     

    - Nettoyez-la ! Faites-la envoyer à ma villa ! Elle va embellir mon magnifique chez moi !

     

    Et il s’empressa de quitter la pièce par la porte principale et alla rejoindre le chauffeur de sa limousine qui l’attendait en bas de l’immeuble.

     

     

     

     

    - Round IX -

     

    Allonge

     

      

     

    Comme le Parrain l’avait décrété, une lettre me parvint.

     

     

     

    ‘‘Pour Portino Angelo

     

    Jusqu’à présent, tu as été bon… trop bon. Je ne te féliciterai pas, ni t’encouragerai à devenir encore meilleur.

     

    Tu as battu les meilleurs boxeurs qui soient. Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin. D’ailleurs, tout ne se termine pas comme on l’espère lorsque l’on me déçoit. Ton meilleur ami s’en est allé.

     

    De même pour ton entraîneur, qui, dirais-je a fait un excellent travail avec toi. Sans parler de ce cher Giaccomino.

     

    Si seulement tu avais pu lire cette peur au fond de ses yeux avant de mourir. C’était presque touchant.

     

    Bon ! Trêve de bavardages. Voici les divers choix qui s’offrent à toi :

     

    - Tu te présentes au combat, et tu perds au round qui te sera donné dans les vestiaires avant celui-ci,

     

    - Ou bien, tu te présentes et gagnes le combat.

     

    Enfin, il faut tout de même que tu saches plusieurs choses :

     

    Dans le premier et meilleur cas, tu pourras rentrer chez toi avec ta famille. Dans le second cas tu mourras.

     

    J’espère que j’ai été bien clair !

     

    Tu dois le savoir mais… Je n’ai qu’une parole !

     

    P.S. : Réfléchis sérieusement. La mort te rattrapera où que tu ailles.

     

    Pas la peine de signer, tu dois savoir qui je suis ! !’’

     

     

    - Mais ce n’est pas vrai ! Ils ne s’arrêteront donc jamais ? m’écriai-je désespérément.

     

    - Allez ! Allez ! Arrêtes un peu, tu le sais très bien non qu’ils n’en finiront avec cette histoire qu’après t’avoir humilié, lorsque tu auras perdu ! rétorqua Sandra.

     

    - Tu as toujours su rester digne, quelles que soient les épreuves, tu es un réel soutien pour moi, affirmai-je  tristement en étreignant ma femme.

     

    Ce moment de détresse s’atténua lorsque l’étreinte devint plus calme et sensuelle.

     

    Nous nous embrassâmes langoureusement, nous rapprochant toujours un peu plus de la chambre. Avant même de l’atteindre, nos corps s’allongèrent dans le couloir, à même le sol et nous laissâmes nos sentiments s’exprimer. 

     

    16 août 1984. Une conférence de presse eut lieu pour le combat entre le champion du monde des poids lourds et moi, son challenger.

     

    Les journalistes poussèrent une lourde porte vitrée. C’était une immense salle, les fenêtres hermétiquement closes, malgré cette saison de chaleur intense.

     

    Tout en haut de ces murs, quelques ventilateurs à hélices renouvelaient l’air.

     

    Les bruits apportés par ces appareils se fondaient dans le brouhaha général qui s’intensifiait.

     

    - Que de monde ! pensai-je, moi qui n’étais pas habitué à autant de mascarades.

     

    - Alors ? Alors ? criaient certains journalistes.

     

    - Quand ? Quand ? hurlaient d’autres.

     

    - Quelle date pour le super-combat ? s’empressait de demander le reste de la foule.

     

    Quelle tension !

     

    Il était oppressant de voir toutes ces personnes se bousculer dans l’unique but d’écrire un article sensationnel qui ferait certainement la première page de leur journal respectif.

     

    Sur une estrade, se trouvaient quatre chaises, une table et des micros. Après nous y être installés, comme dans un show, les présentations commencèrent.

     

    Le promoteur de combats de boxeurs célèbres, s’écria :

     

    - Mon nom est Banks ! James Matt Frank Banks !

     

    - Ouais ! On sait, on sait… il la joue toujours comme ça, ce type, murmurait la foule.

     

    - Depuis le temps…, affirmait-elle amuser.

     

    - Ha ! Ha ! Ha ! continua Banks. Pauvres petits journalistes, moins que rien ! Vous m’enviez ! Ha ! Ha ! Je vous comprends, mais passons aux choses sérieuses... choses pour lesquelles vous vous êtes déplacés !

     

    À ce moment-là, les flashs des photographes journalistiques, commencèrent à nous éblouir, nous qui nous tenions sur cette estrade.

     

    -  Les personnes ici présentes sont comme vous le savez, d’excellents boxeurs ! Mais le temps est venu ! Oui ! Je dis bien : le temps est venu à ces deux boxeurs de s’affronter ! Il faut que le monde sache… QUI est le meilleur ! reprit Banks plein d’entrain.

     

    - Je vais lui montrer ce qu’est un champion ! Ce minable ne devrait même pas être sur le ring avec moi ! s’écria survolté, le champion du monde actuel des poids lourds en se levant brusquement, les deux poings plaqués sur la table.

     

    Il me foudroyait du regard, il n’avait même pas la moindre estime pour moi. Il n’avait d’ailleurs jamais regardé l’un de mes combats. Il ne savait même pas ce que je valais. Il se croyait invincible.

     

                - Ho ! Je pense messieurs que le temps est venu de vous présenter ! Bien que le champion soit extrêmement connu, le jeune challenger a lui aussi ses fans qui le soutiennent ! intervint le promoteur.

     

    Je me présentai alors poliment devant tous ces journalistes. Je n’avais pas l’habitude de parler devant une telle foule, et les mots ne parvinrent guère à s’extraire de ma bouche.

     

    - Hum ! Alors voilà, je me nomme Angelo Portino. Comme vous pouvez le constater, je suis seul, sans entraîneur car celui-ci est mort il y a peu. Je suis un boxeur qui ne prétend rien, mais pour répondre aux provocations du talentueux champion, je ferai de mon mieux pour lui arracher la ceinture des poids lourds. Voilà.

     

    Et je me rassis, les yeux baissés, retenant mon souffle, car la peine du souvenir de mes amis disparus était énorme et très lourde à porter.

     

    Puis, vint le tour du champion en titre :

     

    - Mon nom est, vous le connaissez tous, Gildo Pascuale Carmelino, champion du monde des poids lourds. Je suis, moi, venu avec mon entraîneur ici présent à qui je dois tout ce que je sais, Federico Tiniuzzi. Et pour conclure, je ne laisserai aucune chance à ce soi-disant challenger, qui à mes yeux, n’est rien d’autre qu’un pantin !

     

    Et après certaines questions, parfois aussi surprenantes qu’improbables de la part des journalistes, nous nous levâmes et allâmes tout droit dans une seconde salle pour la pesée.

     

    Je restai un moment assis. Mon visage se crispait petit à petit, mes yeux s’orientaient vers mes mains entrelacées qui se serraient mutuellement, tandis que le calme régnait à nouveau dans cette grande pièce.

     

    Les journalistes ne firent aucune remarque. Mais soudain l’un d’entre eux lança d’un ton rassurant :

     

    - Ne t’inquiète pas jeune homme, tu peux le vaincre, je serai de tout cœur avec toi !

     

    C’est alors qu’il y eut un mouvement de foule, me photographiant, en hurlant des encouragements tels que :

     

    - Oui ! Tu dois y arriver !

     

    - Ferme-lui son clapet à ce rustre !

     

    D’autres phrases similaires arrivaient aux oreilles du noble challenger que j’étais. Mais il est vrai que c’était rassurant de les entendre.

     

    Je me levai enfin et rejoignis le champion en titre pour la pesée.

     

    - 95 kg 500 pour le champion ! affirma le peseur.

     

    Vint ensuite mon tour :

     

    - 90 kg pour le challenger !  continua celui-ci.

     

    Le combat fut fixé le 27 juin 1985.

     

    Sur l’annonce de cette date, s’acheva cet après-midi.

     

    Il ne restait plus que dix mois et onze jours avant ce combat qui resterait certainement gravé dans l’histoire de la boxe professionnelle.

     

     

    - Round X -

     

    Rencontre

     

     

     

                  Le matin du 4 septembre 1984, aux alentours des six heures, le soleil se levait sur New York, la journée promettait d’être très ensoleillée. Ce qui est idéal pour s’entraîner. Je courais afin d’acquérir plus d’endurance. Je me souvenais des moments passés quelque temps auparavant avec Vincenzino. J’en souriais même. Rien qu’en y pensant… j’en riais avec le contraste de quelques larmes qui coulaient de mes yeux, vers mes joues que je m’empressais d’essuyer.

     

    De retour au gymnase Italian Club Boxing où j’avais passé toutes ces années, je repris l’entraînement au sac. Je frappais celui-ci de toutes mes forces, avec une rage et une ardeur dont même un bœuf en aurait ressenti la douleur. J’alternais mes entraînements : sac de frappe, ‘poire’, saut à la corde, combats d’entraînement, course à pieds, etc. J’essayais tout ce qui pouvait faire de moi un boxeur complet. Et c’est ainsi que je m’acharnais toujours plus de jour en jour. Semaine après semaine, j’enrichissais ma musculature, j’accentuais mon agilité, je développais ma vitesse, et tentais d’accroître mon endurance ainsi que ma résistance aux coups.

     

    Un soir, alors que je rentrais chez moi après mon entraînement quotidien, un homme m’interpella.

     

    - Yo ! L’ami !

     

    Je me retournai pour ne voir qu’un simple vieillard, un peu saoul, qui n’arrivait même pas à placer un pied devant l’autre.

     

    Celui-ci était vêtu d’un vieil ensemble pantalon veste, de couleurs marron, ou plus foncé, mais le ton était difficile à différencier à cause de la saleté.

     

    Cet homme ne devait pas en être à sa première nuit passée dehors, eu égard à son état et à celui de ses vêtements. Sa couleur de peau était noire, et une barbe naissante grise faisait figure d’obstacle sur son visage rugueux. Ses yeux étaient sombres mais avec une lueur à l’intérieur qui contrastait pourtant la noirceur de son regard et le rendait même tendre.

     

    Il y avait sa chemise aussi. Une chemise beige à carreaux qui virait au bordeaux de part les tâches de vin imprégnées dans ce vieux tissu.

     

    Après avoir bien observé cet homme, Je lui criai :

     

    - Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis votre ami ?

     

    Et le vieillard me répondit en ricanant :

     

    - Hié ! Hié ! Hié ! J’le sais ! J’le sais !

     

    - Ha bon ? repris-je, vous le savez ?

     

    - Eh bien oui ! J’le sais ! continua le vieil homme. Et t’sais pourquoi ? Parce que t’as besoin de moi ! Hié ! Hié ! Hié ! T’as besoin de moi !

     

    - Et qu’est-ce qui vous fait dire que j’ai besoin de vous ? lançai-je tout étonné.

     

    - T’sais cogner ! Ha ça… t’sais cogner ! D’ailleurs, tu t’défends assez bien en général. Mais il va falloir en faire plus ! Il va falloir utiliser l’véritable ART qu’est la boxe. Et ça, ça ne s’apprend pas. Mais ça s’transmet. Oui mon p’tit gars ! Ça s’transmet d’champion en champion ! ! Hié ! Hié ! Hé ! Et moi… moi je peux t’le transmettre ! expliqua l’inconnu. Puis il continua, Au fait, j’suis Manolo Gomez. Mais appelle-moi Tito.

     

    Ce soir-là, je ne prêtai guère attention aux paroles quelque peu désordonnées de Tito et je partis le laissant seul dans cette vieille rue. Le lendemain, je m’entraînai dur pour être prêt le jour J.

     

    - Alors ? Le Perdant ! retentit dans le gymnase où j’effectuais mes exercices.

     

    Lorsque je me retournai pour savoir qui parlait, j’aperçus l’actuel champion du monde : Gildo Carmelino. Il était accompagné, bien entendu, d’une ribambelle de gardes du corps.

     

    - Tu es venu m’encourager ? demandai-je ironiquement.

     

    - Pourquoi continuer à t’entraîner ? Tu vas perdre ! Je vais te démolir. Personne ne te reconnaîtra à la fin du combat. D’ailleurs, il se pourrait même bien que tu y laisses ta vie. Qui sait ? Ha ! Ha ! Ha ! surenchérit Gildo.

     

    Ce n’était pas la première fois que celui-ci venait me rabaisser et me menacer. J’en avais assez d’être la proie de ces vilaines paroles. Je me sentais de plus en plus abattu, je pensais même que je n’y arriverais pas.

     

    De toute manière, même si j’y arrivais… des personnes me tueraient certainement à la fin de la rencontre.

     

    Alors que je me tenais assis sur le bord du ring de ce gymnase, je remarquai en haussant la tête que le vieil homme du soir précédent se tenait là, près d’une machine d’entraînement, la ‘presse’. Il courba l’échine ironiquement pour me saluer au premier abord, puis il me regarda avec plus d’attention en hochant tristement la tête, comme s’il était déçu de me voir dans cet état.

     

    - Qu’y a-t-il ? lançai-je violemment. Je vous attriste ? Vous vous sentez bien ? Ça vous amuse de me voir comme ça ! Vous avez raison, va ! Cela vous change d’hier soir, n’est-ce pas ?

     

    Le vieil homme s’approcha de moi, me regarda droit dans les yeux, les sourcils froncés, un air enragé, puis me gifla violemment.

     

    - Ferme-la s’te plaît ! Tes conneries m’agacent ! m’envoya-t-il fermement. 

     

    Il continua ainsi :

     

    - Soit tu perds et tu deviens un minable comme moi, soit j’prends en main ton entraînement et tu deviens le Champion du monde incontesté des poids lourds !

     

    Ces paroles eurent un effet notable. Elles pénétrèrent au plus profond de mon être, si bien qu’au point  où j’en étais, je ne refusai pas catégoriquement cette offre comme je l’avais fait auparavant.

     

    Je  demandai à Tito de me laisser un peu de temps pour y réfléchir.

     

    Tito accepta et me dit fermement :

     

    - N’aie pas peur d’lui ou de c’qui pourrait t’arriver… il faut rester fier ! Lors de la victoire tu seras fier, et ça… même la mort ne pourra te l’enlever !

     

    Puis il continua sur le même ton :

     

    - Connais-tu l’histoire d’Achille ? C’était un guerrier puissant et noble. Il eut un choix à faire : s’il ne combattait pas les Troyens, il pourrait vivre longtemps et avoir une famille avec une descendance. Ses enfants s’rappelleraient de lui après sa mort, et ses p’tits enfants aussi…, mais par la suite tous l’oublieraient. Tandis que le second choix, qui semblait au premier abord très sombre, était de partir au combat et d’y mourir à coup sûr. Mais il n’serait jamais oublié! Son nom perdurerait tout au long des siècles, et il resterait un héros !

     

    Il s’arrêta un instant baissa les yeux, puis me regardant à nouveau il reprit :

     

    - Comme nous le révèle la mythologie, Achille n’eut aucunement besoin d’y réfléchir. Il s’leva, et prit les armes ! Il s’en alla vers la gloire !

     

    Ce récit raconté par Tito eut raison de moi. D’ailleurs, mes doutes se dissipèrent à l’instant même et je suppliai Tito :

     

    - Je veux garder ma fierté et m’envoler vers la gloire ! Quoi que cela puisse m’en coûter ! Entraînez-moi ! Je vous en supplie !

     

    Il acquiesça d’un signe de la tête et le sourire réapparu sur son visage.

     

    Le soir même en rentrant chez moi, j’annonçai à ma femme à la fois le nom de mon nouvel entraîneur et son charisme et ma nouvelle motivation. Elle fut contente de savoir qu’enfin je reprenais mon destin en main. Et avant de dîner, je me jetai aux pieds de mon fils pour le lui annoncer également.

     

    Après tout, c’était aussi son propre futur qui était en jeu.

     

    Et ce fut ainsi que mon entraînement reprit, avec comme nouvel entraîneur : Monsieur Gomez… dit ‘Tito’.

     

     

     

    - Chapitre XI -

     

    Amorce

     

      

     

    La seule chose qui me manquait était la vitesse. Je n’étais pas lent sur les coups portés, mais mon jeu de jambe me faisait défaut. Ma stabilité en était de ce fait réduite et ma concentration quelque peu perturbée.

     

    Le résultat faisait de moi un boxeur qui savait boxer, sans pour autant enchaîner rapidité et puissance dans les coups.

     

    - Mais comment veux-tu gagner avec tous ces mouvements inutiles ? criait Tito.

     

    - Je me bats comme j’ai toujours su le faire ! rétorquai-je avec colère et désespoir.

     

    Tito hocha la tête en faisant apparaître un petit sourire sur son visage.

     

    - Mon petit… j’sais c’que tu ressens ! N’aie crainte, je t’apprendrai tout c’que j’sais. Sers-toi de ta frustration pour extérioriser toute ta puissance.

     

    - Quel est donc votre secret ?

     

    - Je t’enseignerai l’art de bouger sur un ring, tu dois avoir un jeu d’jambes irréprochable !

     

    - Un… Un… jeu de jambes ?

     

    - Exact…

     

    - Mais vous me prenez pour un idiot ?!

     

    - Pas du tout ! J’te demande de m’faire confiance !

     

    Tito commença par me placer des poids de deux kilos autour de chaque cheville. Il me fit ensuite sauter à la corde pendant de nombreuses journées. Pour l’instant, mon entraînement se limitait à cela.

     

    Mon nouvel entraîneur me fit faire cela durant trois semaines.

     

    Il commença ensuite à alterner cet entraînement avec de la course à pied, les distances parcourues s’allongeaient de plus en plus. Les poids de deux kilos chacun furent échangés contre ceux de quatre.

     

    Durant mon temps de course, les souvenirs de mes défunts amis me hantaient. Parfois, des larmes envahissaient mes yeux. Mais à aucun instant je n’eus la moindre hésitation : je devais me battre.

     

    Au bout d’un mois, Tito me permit de m’entraîner normalement en gardant ces poids aux chevilles. Puis il me demanda de me mettre à côté de lui, avec un miroir face à nous. Il me dit enfin :

     

    - T’es prêt à recevoir mon enseignement !

     

    Il me montra d’abord les multiples façons de se mouvoir. Bien entendu, ce n’était pas chose facile, car face aux mouvements coordonnés de Tito mes muscles autant que mes poids étaient un véritable handicap.

     

    Mais je persévérai. Après plusieurs jours de travail, j’arrivai à un tel point de perfection, que mes mouvements étaient similaires, si ce n’est meilleur, que ceux de Tito.

     

    L’entraînement se poursuivit avec un acharnement sans égal.

     

    Mon jeu de jambes était excellent.

     

    Je continuais à m’entraîner toujours les chevilles liées à ces deux poids. Mais j’alternai cette fois l’endurance, le saut à la corde et la puissance de frappe, à l’aide d’un sac.

     

    Tito me lia ensuite les chevilles avec une ficelle, mon jeu de jambes devait avoir un écart d’un mètre seulement.

     

    Mon entraînement prit fin après cette dernière étape.

     

    - Tu vas l’avoir ! T’es digne d’être l’champion ! hurlait sans cesse Tito fier de l’élève que j’étais.

     

    Le même sourire que j’exposais lors du premier jour de mon entraînement avec Vincenzino, reprit forme tandis que la face du vieil homme et désormais ami s’illuminait également. Amitié, confiance et stabilité s’installaient au sein de notre relation. A chaque nouvel objectif atteint je me surprenais à sauter dans les bras de ce nouvel entraineur, comme je le faisais auparavant avec Vincenzino.

     

    Tous les efforts précédents de mes amis n’étaient pas vains. Toutes les fois où ma femme me consolait n’étaient pas sans résultats. Tous mes sacrifices allaient payer.

     

    Les visages de toutes ces personnes tournoyaient dans mon esprit. Je me remémorais, en m’entraînant, mes anciens combats aux côtés de Vincenzino, de Giaccomino, et de mon ami Antonino.

     

    Mes combats, mon rêve : celui d’être Champion du monde.

     

    Et les heures passaient sans que la fatigue ne se fasse sentir, à l’inverse de mes pensées qui pesaient lourd dans mon cœur. Il ne restait que cinq mois avant ce combat.

     

    Mais bien d’autres longues journées de travail intense restaient à accomplir.

     

    La tombée de la nuit imposait son obscurité dans le ciel, effaçant le soleil.

     

    Demain, une nouvelle journée reprendrait ses droits.

     

    Mais en ce qui me concernait, le soleil ne se lèverait dans mon cœur, seulement lorsque j’aurais vengé tous mes amis.

     

    Quelques heures passèrent, la nuit retira son ombre afin de laisser la place au matin. Les rayons du soleil étaient resplendissants en ce début de journée.

     

    Dès mon réveil, j’avais pour habitude de faire un peu d’exercice. Je m’étirais lentement après chaque geste effectué. Je ne ressentais plus le poids des chevilles, malgré le fait que les six kilos y soient encore. Après, je bus une gorgée de lait, et ingurgitai le ‘zaballione’ comme nous l’appelons chez nous, c’était en fait deux jaunes d’œuf battus, mélangés à du sucre et du cacao. J’enfilai ensuite mon habituel jogging noir et blanc, et partis de la maison pour courir comme à mon habitude.

     

    New York ne s’était jamais montré aussi resplendissante. Ce jour-là, toutes les personnes que je croisais étaient souriantes.

     

    Toutes les personnes qui me voyaient me reconnaissaient et me saluaient. Certaines en lançant :

     

    - Vas-y ! C’est toi le vrai champion !

     

    D’autres exultaient :

     

    - Courage ! Bats-le ce vaurien !

     

    Toutes ces phrases m’encourageaient. Je voulais réellement les honorer.

     

    J’arrivai enfin au club après ce long trajet d’endurance.

     

    - Où étais-tu bon sang ?  cria Tito tout énervé.

     

    - Je suis allé courir un peu. , lui répondis-je.

     

    - Je t’avais pourtant bien dit de n’pas courir ce matin ! poursuivit Tito.

     

    - Désolé… je suis vraiment désolé.

     

    Et nous reprîmes cet entraînement spécialement imaginé par Tito.

     

    Le seul et unique but de ce nouvel entraîneur était de remanier cette ardeur qui brûlait dans mon cœur. Ma puissance venait de ma rage de vaincre, de ma haine, et Tito voulait tirer le meilleur parti de ces atouts-là.

     

    C’est pour cela qu’il me fit travailler sur mon jeu de jambes. Il me faisait sautiller sur place, bouger, danser, sauter à la corde, etc.

     

    Mon jeu de jambes, après ces dures heures de labeur, devint quasiment parfait.

     

    Seul problème à présent ! Frapper tout en maintenant le jeu de jambes. Un rythme que très peu de boxeurs peuvent garder pendant un combat entier.

     

    - Un boxeur ne mérite de vaincre que s’il se bat pour ses propres idéaux. Un boxeur ne gagne que s’il a besoin de la victoire. Et enfin, le plus important : un boxeur ne mérite de gagner que s’il a du cœur. Et Dieu sait que du cœur, toi, tu en as. Voici les trois phrases clés que Tito me répétait sans cesse.

     

    Tout le monde en ville se demandait qui des deux gagnerait. Certes, beaucoup de personnes auraient souhaité me voir élever vers les cieux la ceinture de Champion du monde, mais… peu y croyaient.

     

    Sans doute avaient-ils vu trop de victoires concernant l’actuel champion. Peut-être que c’est son appartenance à la famille Carmelino qui les faisait douter. Trop de rumeurs relataient les faits peu religieux de cette famille, si bien que leur nom n’évoquait que des crimes, suicides, ou disparitions inexpliquées.

     

    Eh bien, ce que je pensais, c’est que je pouvais battre cette vermine et apporter la honte sur cette famille peu fréquentable. Non ! Que dis-je. Il le fallait !

     

    Je me devais de le battre, car ma perte engendrerait aussi celle de ma famille.

     


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    - Round XII -

     

    Torsion

     

     

       

    - Qu’il est beau mon fils !

     

    En jouant ce soir-là avec Lorenzo, mon fils, je repensais un peu à ma vie à Marseille, mes parents. La façon dont ils m’avaient élevé, ainsi qu’à d’autres choses évasives mais tout aussi importantes qui me venaient à l’esprit. Comme par exemple à ma venue ici, ma rencontre avec ma femme en Calabre.

     

    Que serait ma vie si ma famille était restée dans son pays ? Aurais-je rencontré Sandra ? Mon fils serait-il présent aujourd’hui ?

     

    Que de questions. Mais tellement peu de réponses. Mon esprit  se ressassait sans arrêt les mêmes craintes dues à ce futur combat.

     

    Je m’étais entraîné comme jamais je ne l’avais fait auparavant, et pourtant, je n’étais plus sûr de rien.

     

    Une peluche reçue en pleine face stoppa net mes pensées.

     

    - Maman ! Papa ! Pas beau le z’ouet ! Z’e veux poupon boxeur ! Ouéee !

     

    Ah ! Ah ! Mon fils venait à ma rescousse sans le savoir et sortait ces idées noires de mon esprit tourmenté. Que le temps passe vite ! Trop vite ! Et ce petit qui grandit, deux ans et deux mois déjà que ce petit bonhomme était venu au monde.

     

    - Espérons qu’il ne soit pas aussi borné que son père ! Et surtout qu’il n’ait pas besoin de ses poings pour gagner sa vie ! N’est-ce-pas chérie ? 

     

    - Quoi ? Tu m’as parlé Angelo ? Je n’entends rien avec les gnocchis en sauce qui bouillent !

     

    - Je disais, pour résumer, espérons que cet enfant soit aussi intelligent que… que qui en fait ? Ben j’aimerais qu’il soit ingénieur, ou médecin en fait ! Qu’en penses-tu ?

     

    - Tu le vois bien qu’il est intelligent non ? Il connaît déjà tous les animaux de la jungle, il sait compter jusqu’à dix et veut sans cesse qu’on lui raconte ou lui lise des histoires ! Ne t’inquiète pas Angelo, il utilisera sa tête va !

     

    Oui ! Ma femme avait raison ! Il suffisait de regarder Lorenzo pour s’en rendre compte.

     

    - Mais j’espère qu’il sera drôle aussi ! Comme moi ! Hein Sandra ?

     

    - Mais oui, mais oui ! Regarde quand il est avec ton père ! Il danse en se tirant ses cheveux bouclés comme il le lui montre. Et lorsqu’il est avec ma mère, il parle déjà Calabrais et ne dit que des sottises ! Alors oui, il sera comique ! Mais pas trop… je ne veux pas d’un clown non plus !

     

    Ah ! Ah ! Ah ! Quel fou rire ce soir-là ! Entre mon fils et ma femme, j’en avais presque oublié mon combat du lendemain ! 

     

    Rien qu’en y repensant d’ailleurs, ma peine revenait peu à peu et mon stress s’intensifiait. Je me retirai dans la chambre pour me concentrer et reprendre le dessus.

     

    Un peu de stress avant match était toujours bon, mais il pouvait aussi être négatif s’il se faisait trop présent.

     

    Mais je ne voulais pas non plus gâcher cette soirée à ma femme. Elle faisait tant pour moi et Lorenzo.

     

    Une heure plus tard ma femme m’appela :

     

    -  Le dîner est servi ! Viens les pâtes sont ‘‘Al dente’’ ! 

     

    Ma femme cuisinait toujours très bien, mais ce soir-là, la sauce avait un gout qui surpassait toutes les précédentes !

     

    Une fois le dîner terminé et le petit au lit, ma femme se rapprocha de moi et me susurra à l’oreille :

     

    - Tu ne dois pas t’en faire Angelo ! Tu sais exactement ce qu’il faut que tu fasses ! Ne t’occupe pas du reste ! Quoi qu’il advienne, quoi que tu fasses, nous serons toujours à tes côtés et nous resterons fiers de toi. Alors prends la décision qui te conviendra, et avec ce baiser la nuit te portera conseil.

     

    Et nous nous endormîmes après un bref enlacement rempli d’amour et de tendresse.

     

    La nuit ne fut bien évidemment pas assez longue, et la journée qui suivit non plus.

     

    Le soir du 27 juin 1985, le Staples Center n’avait jamais été aussi comble. Des personnes de tous les horizons vinrent s’installer sur les sièges vacants, localement ornés de rubans aux couleurs italiennes.

     

    Il y avait dans la partie sud de la salle plusieurs rangées de sièges réservées à la famille du Parrain Don Carmelino, ainsi qu’à ses hommes.

     

    Une fois assises, toutes les personnes venues assister au spectacle, laissèrent un immense silence précéder l’entrée des boxeurs sur le ring. Seuls quelques murmures s’y faisaient une place parmi cette salle à l’ambiance mortuaire.

     

    - Jamais Angelo ne gagnera.

     

    - Ouais, c’est un bon boxeur mais… face au Champion qui plus est… fait partie de la famille Carmelino…

     

    - Même s’il peut gagner, la mort l’attend alors.

     

    - Alors, autant perdre ! s’exclama tout à coup un homme vêtu d’un costume noir, d’une chemise blanche intérieure et avec, pour signe particulier, une cicatrice à l’œil gauche qui descendait effroyablement jusque sur son cou.

     

    C’était un des hommes du Parrain. Le silence de mort qui régnait déjà sur cet endroit se fit  plus lourd encore.

     

    La salle se remplit très vite, les personnes présentes attendaient ce combat impatiemment.

     

    Certes, elles pensaient déjà connaître l’issue du combat, mais se demandaient malgré tout de quel genre de dénouement ils seraient les témoins ?

     

    - Mesdames et Messieurs ! Amis de la boxe… Chers spectateurs venus spécialement pour voir ce combat de titans qui va avoir lieu… je vous salue !

     

    Brouhaha général. Hurlements. Cris. Paillettes autour du ring.

     

    - Ha ! Ça commence ! Enfin ! dit le Parrain en inspirant profondément une bouffée d’air.

     

    - Franco et Silvio sont allés parler à Angelo, ils ne vont pas tarder à revenir !

     

    - Bien ! Tout se passera pour le mieux alors ! répondit le ‘Don’ en laissant percevoir un sourire  hypocrite.

     

    Dans les vestiaires, alors que le champion actuel répétait les derniers mouvements de droites gauches devant son entraîneur, une sombre discussion avait lieu de mon côté :

     

    - Allez Angelo ! Ne fais pas le con ! me demandait un type revêtu d’un costume noir, sans aucun doute un homme de Don Carmelino.

     

    - Tu veux laisser une veuve élever seule son enfant ? insistait un second.

     

    - Allez va ! Fais de ton mieux les premiers rounds, et tu donnes aux personnes ici présentes un peu de spectacle, car ils le méritent avec l’argent qu’ils y laissent, et lorsque l’on te fait signe… tu te couches intelligemment, et tout se passera très bien ! reprit le premier.

     

    Après un bref silence de ma part, je levai les yeux avec une rage que l’on ne voyait guère dans les yeux d’un homme droit et m’exclamai :

     

    - Soit je dirai à mon fils : ton père a laissé un type gagner de façon imméritée, soit c’est la veuve qui lui dira : ton père s’est battu comme un homme, même si cet acte lui a coûté la vie !

     

    - Du sang des Portino coule dans les veines de mon fils ! Lorsqu’il sera en âge de comprendre, quelle réponse voudra-t-il entendre ? La mienne ou celle de ma veuve de femme ?

     

    Puis je me levai.

     

    - Ecartez-vous de mon chemin ! La ceinture de champion m’attend !

     

    Et c’est à cet instant que je commençai mon avancée vers le ring.

     

    - Nous… de toute manière, on t’aura prévenu !

     

    - Eh bien il est clair que selon son acte, il devra mourir !

     

    Après quelques pas, hors du vestiaire, je me retournai une ultime fois et confirmai aux deux hommes qui m’avaient suivi :

     

    - Ce choix me revient de droit. Il…il me revient de droit !

     

    Et à ce moment-là, un des deux hommes barra le chemin de son coéquipier avec son bras, lui dit qu’il devait rejoindre Don Carmelino, lui exposant :

     

    - Cet homme ne changera pas d’avis, son choix était déjà pris ! 

     

     

     

     

    - Round XIII -

     

    Rush

     

     

      - Nous allons assister ce soir à un combat mythique, exceptionnel, un combat pour le titre de champion du monde des poids lourds !

     

    Après un bref arrêt dont il profita pour regarder autour de lui le sourire aux lèvres, le présentateur poursuivit :

     

    - Il est temps de vous les présenter ! Venant tout droit de New York, Italien de naissance, 31 ans, 1m84 pour 88 kg 45 victoires, dont 31 par KO, et aucune défaite, surnommé la Mazza Italiana, voici le Calabrais Porrrrrr-tinooooo! Portino! Angelo Portino !

     

    Et à cet instant même, je sortis d’une porte, me dirigeant tout droit vers le ring. Ma femme et mon fils assistaient au combat depuis les premiers sièges réservés aux familles des boxeurs.

     

    Lorenzo n’avait pas encore fêté ses quatre ans, mais il semblait comprendre tout l’enjeu de ce combat. La musique d’entrée, sobre, résonnait dans toute la salle étouffant les vifs applaudissements des spectateurs.

     

    Une fois sur le ring, je restais figé dans mon coin, regardant ma femme et mon fils avec insistance pour avoir un regard d’encouragement, puis je regardais au fond de la salle dans l’attente de l’apparition du champion actuel, Gildo.

     

    - Venant tout droit de Chicago, Italien lui aussi de naissance, 27 ans, 1m93 pour 95 kg 500. 53 victoires, dont 39 par KO, et aucune défaite, surnommé le Taureau italien, lui aussi Calabrais, voici le champion actuel des poids lourds, Gildo Pascuale Carmelino ! Giilllddoo Paaascuaalee, Caaaaaaarmeeelinooo !

     

    Fumigènes, feux d’entrée, musique faisant vibrer les parois de la salle ! Le champion faisait une entrée très remarquée. Gants rouge sang, le peignoir de couleur similaire aux gants bandé de fines rayures blanches à l’horizontale. Son équipe sautait autour de lui exposant sa ceinture tant convoitée.

     

    Lorsqu’il arriva sur le ring, en gigotant dans tous les sens, il vint à ma hauteur pour me murmurer un bref mais intense « tu es mort ! », puis il retourna vers son équipe déjà en place dans le coin opposé.

     

    Le premier round allait débuter.

     

    Federico Tiniuzzi, l’entraîneur du champion, lui donnait les derniers conseils. Gildo si sûr de lui, les ignorait en lui rétorquant qu’il était le meilleur et qu’il savait comment me battre.

     

    De mon côté, je me faisais sermonner par Tito, mon  entraîneur.

     

    Ambiance retombée. Calme avant la tempette. Silence de mort. Le gong du premier round retentit bientôt.

     

    - Ding !

     

    Vifs hurlements. Furtives acclamations. Applaudissements en chaîne. Sacré entrée en matière !

     

     

     

    En boxeurs expérimentés nous nous observions, mais cet acte ne dura guère. Gildo se précipita vers moi. Gauche que j’esquivai. Constamment en mouvement. D’un bond, je me jetai sur lui. Droite ! Manqué ! Elle vint frapper ses gants. Il en profita, gauche au visage, droite au corps ! Il me repoussa deux pas en arrière.

     

    Il continuait d’avancer. Encore et encore. Il martelait mon visage sans point mort. Déjà dans les cordes sans avoir encore réussi à le toucher.

     

    L’accrochage ! L’accrocher bien sûr ! C’était la solution ! Impossible ! Gildo me repoussa violemment.

     

    Très intelligemment, ses puissants coups me dirigèrent vers le coin du ring.

     

    - Sors-toi de là ! Sors de ce maudit coin ! P’tain Angelo ! T’oublies les bases de notre entraînement ! cria Tito.

     

    Rien n’y faisait ! Aucune de mes tentatives ne fonctionna. Je me résignai à attendre le son de la cloche qui termina enfin ce round.

     

    - Merde ! Mais qu’est-ce que tu fous bordel ? Tu vas attendre de te faire massacrer pour mettre en pratique ce que je t’ai enseigné ? me sermonnait Tito en m’installant sur le tabouret placé dans le coin à la fin du round.

     

    - Argh… je… je n’arrive pas à le toucher… non… je ne peux pas le battre, il est trop fort ! bégayai-je difficilement le visage crispé de douleur.

     

     

     

    Deuxième round.

     

    - Approche ! Espèce de minable ! m’insultait Gildo pour me provoquer. Tactique payante ! Je répondis sans réfléchir ! Gauche facilement esquivée. Il riposta. Gauches, droites, crochets, coup au corps et un uppercut qui me sonna.

     

    Je titubais. Reculais. Mon adversaire, lui, avançait me frappant sans répit. Eloignement ! C’est la base ! En m’écartant doucement je repris un peu mon souffle.

     

    En regardant les tribunes, je vis Don Carmelino sourire et me faire un signe de la main pour me faire comprendre que je devais continuer ainsi.

     

    Quel affront ! Mais que faire ?

     

    Paf ! Quel coup ! Gildo venait bel et bien de me réveiller avec cette droite. Il continua sa lancée pour achever le travail.

     

    Cette fois-ci, il fut accueilli par un uppercut qui le fit reculer. Lui, le fils de Don Carmelino, celui qu’on appelait l’intouchable. Je commençai à esquiver quelques coups en maintenant ma distance.

     

    Ce round se termina sur deux droites simultanées.

     

    Au sol ! Chacun de nos côtés respectifs. Mais nous nous relevâmes quelques secondes après.

     

    - Continue tes torsions bon dieu ! La fin du round était bonne Angelo, mais arrête d’rêvasser et rentre-lui dans l’lard !

     

    J’écoutais ces conseils mais mon regard se tournait vers les tribunes. Tribunes où Don Carmelino m’observait agressivement.

     

    - Tu es mort ! Compris-je à ses mouvements de lèvres suivit d’un signe discret de sa main au niveau de sa jugulaire.

     

    Tito suivait mon regard pour savoir où je l’avais posé, et vit Don Carmelino, qui lui fit un  grand et beau sourire ironique. Tito comprit que le parrain m’avait certainement menacé. Il savait que la décision de se battre ne revenait qu’à moi, car ma vie était en jeu.

     

    - Je ne peux plus rien pour toi à ce stade, mais je ne te dirai qu’une chose : Va ! Vole vers la victoire, sans perdre la gloire… où vis, vis en perdant ce combat et tombe, tombe dans le désespoir !

     

    Je le regardai d’un air peu glorieux, presque les larmes aux yeux et m’en allai disputer ce nouveau round.

     

    Les troisième et quatrième rounds ne furent qu’un échange de coups qui ne furent guère décisifs. Les coups que je portais n’étaient pas vraiment puissants. Je ne montrais pas cette envie de gagner, cette rage de vaincre dont mes excellents coups avaient habitué le public.

     

    Au cinquième round, Gildo se déchaîna, il me frappa puissamment au visage, ses coups devinrent extrêmement précis, mais laissaient son visage à découvert.

     

    Même débordé, j’aurais pu l’envoyer au sol à n’importe quel moment.

     

    Quel idiot ! Je ne pouvais pas bouger ! La peur nouait mon estomac. Ma tête ! Mes poings ! Mes avant-bras ! Me protéger du mieux que je puisse. Quelle douleur durant cette tempête de coups !

     

    Le gong retentit enfin.

     

    Gildo resta sur sa faim et ne s’arrêta pas de me frapper. L’arbitre intervint. Dans quel piteux état j’étais. Je me tenais debout, prêt des cordes, chancelant. Mes jambes fatiguées me lâchèrent. En tombant, Gildo me décocha une droite fulgurante au visage qui précipita ma chute. Me voilà à genoux devant lui ! Je levai la tête pour le regarder. Son uppercut allait me détruire la mâchoire.

     

    Heureusement, l’arbitre s’interposa enfin en signalant à Gildo que le round était fini. Deux points lui furent enlevés.

     

    Je me relevai tant bien que mal avec l’aide de Tito qui me raccompagna jusqu’au coin du ring. Quel ne fut pas mon étonnement en constatant que je ne recevais aucun sermon de la part de celui-ci lors de cette pause.

     

    Je compris que la tournure du combat ne dépendait que de ma propre décision.

     

    Sixième round. Gildo se rua vers moi. Une punition qui dura de longues et interminables minutes. Coups au corps, au visage, jab, droite, crochets. Mes poings tremblaient encore plus que mes jambes. Impossible de les lever.

     

    Aïe ! Quelle douleur ! Mais qu’est-ce que je fous par terre ?

     

    - 3 !

     

    - 4 !

     

    L’arbitre me compte ? Putain ! Mais je suis au sol ! Je suis tombé ! Et en levant la tête, j’entrevis Don Carmelino me faisant signe de rester à terre.

     

    - 5 !

     

    - Alzati papa ! 

     

    - 6 !

     

    La voix de mon fils ! Elle retentit parmi toutes les autres qui me hurlaient la même chose :

     

    - Lève-toi Calabrais !

     

    Tandis que l’arbitre, lui, continuait de compter, impassible.

     

    - …, 7, 8 !

     

     

     

    En pensant à mon fils, je décidai de me battre. Peu importe la fin à laquelle j’étais destiné. J’échangeai mon regard apeuré avec celui du véritable Assommeur Italien. Les spectateurs reconnaissant ces yeux remplis de rage s’écrièrent :

     

    - Il est là ! 

     

    - Oui ! Il se réveille enfin !

     

    - ‘‘La mazza italiana’’ est à nouveau à l’attaque !

     

    - Oui ! La massue italienne est de retour ! 

     

    Tous ces cris m’encourageaient, moi, le challenger, et d’un signe de main, j’affirmai à tous, mon retour. Mais quelle est donc cette énergie ? Cette sensation que je ressens ?

     

    - 9 ! Vous pouvez continuer ?

     

    - Bien sûr Monsieur l’arbitre ! Je suis en pleine forme ! le rassurais-je en souriant.

     

    - Ok ! Boxez !

     

    Gildo me regardait étrangement. Sans doute ne comprenait-il pas comment avais-je pu me relever après une pareille punition.

     

    Sautiller ! En avant ! En arrière ! Garder les jambes élastiques ! Aller, aller ! Sautiller, encore ! Tout ce que j’avais appris devait être mis en pratique.

     

    Cela avait porté ses fruits, mon jeu de jambes n’avait jamais été aussi fluide et rapide.

     

    D’un bond, j’étais devant le champion ! Deux directs du gauche en pleine face ! Il riposta d’un crochet droit ! Aucune difficulté pour l’esquiver ! Quel écart inutile. Fléchissement, uppercut gauche au corps, et un ravageur uppercut droit !

     

    Gildo fut envoyé au sol ! Il se releva instantanément, la cloche annonçant la fin de ce round.

     

    - Je vais te tuer ! Aaah !

     

    Son entraîneur et le soigneur sortirent de leur coin pour le retenir. Frustré, humilié, colérique, il voulait continuer cette reprise.

     

    Chahut inutile ! Il rejoignit malgré tout son coin en continuant de m’injurier. Il n’arrêta enfin qu’une fois assis.

     

     

      

     

    - Round XIV -

     

    Ouvertures

     

     

     

    Le septième round était sur le point de débuter alors que, dans mon coin, je me faisais féliciter par Tito :

     

    - Splendide ! Fabuleux ! Non ! Que dis-je… magnifique !

     

    - Merci ! 

     

    - Continue comme ça, travaille-le ! Il se demande pourquoi il s’est fait corriger ! Il n’est pas habitué à ça ! Tu es largement plus rapide et précis que lui, tu t’es entraîné plus que lui ! Retourne le lui prouver !

     

    Et le gong retentit.

     

    Nous nous fixions du regard durant notre rapprochement au centre du ring. Nous voulions gagner tous les deux à présent.

     

    Le vrai combat débuta !

     

    Je mis en avant mon excellent jeu de jambes. Gildo avait du mal à me suivre. Sautiller, reculer, avancer, feinter, puis frapper. Il s’approcha sur le côté pour m’attaquer. Un échange puissant de coups électrisait l’atmosphère. Je commençais maintenant à avoir le dessus. Le sang, lui, giclait des deux côtés.

     

    Droite de mon adversaire qui me heurta. Crochet gauche suivi d’un uppercut droit que je lui envoyai. Il esquiva et répondit aussitôt d’un crochet droit. Il continua sa riposte par une série de crochets au corps. Le pousser ! Il faut le repousser ! Ce que je fis de mes deux poings. Son dos se heurta aux cordes. Bloqué, je l’enchaînai d’une puissante droite au menton précédant un crochet gauche qui étourdit Gildo un bref instant.

     

    Je repris mon souffle et d’un uppercut droit, je l’envoyai une nouvelle fois à terre.

     

    Une fois le champion a nouveau debout, le gong résonna. Fin du round.

     

    À peine le début de la huitième reprise commença que je me jetai à nouveau sur Gildo. Il esquiva les gauches droites portées. Il s’avança, et enchaîna trois coups au corps suivi d’une série de crochets au visage. Sacré puissance ! Ces coups me firent tituber vers les cordes. Mes esprits repris, j’ouvris les yeux, alors qu’un uppercut me frappa magnifiquement au menton. Je posai brusquement un genou à terre. Fatigue, stress, douleur. Mes forces m’abandonnaient-elles ?

     

    - 1, 2 !

     

    - 3 ! 4 !

     

    L’arbitre s’arrêta de compter. J’étais à nouveau debout ! Avec le sourire. Je regardai Don Carmelino dans les tribunes et le saluai ironiquement à mon tour. Rien ne pouvait m’arrêter ce soir ! Je ne perdrai pas ! Je l’ai promis à mon fils, ma femme, et à toutes les personnes qui ont donné leur vie pour moi. Je leur devais ! À chaque fois que j’étais sur pieds, le visage de Gildo se crispait toujours plus, sa sueur se faisait plus intense et la peur se lisait dans ses yeux. Il commençait vraiment à douter de ses capacités.

     

    - Raahhh ! Putain mais pourquoi il se relève ! Pourquoi !

     

    - Ecoutes-moi ! Ecoutes-moi ! l’interrompait son entraîneur.

     

    - Non ! Non ! Il se relève, encore et encore ! Peu importe le nombre de fois que je le mets au tapis, putain ! Mais c’est quoi ce mec ! ?

     

    - Arrête tes conneries, il est à bout ! C’est du bluff ses sourires ! Du bluff ! Aller ! Va lui mettre une raclée !

     

    Et du haut des tribunes, le parrain commençait à perdre patience et comprenait peu à peu que je n’abandonnerais pas ce combat. Il questionna donc son bras droit :

     

    - Nos hommes sont-ils postés ? 

     

    - Désolé ‘Don’, mais… pensant qu’il allait abandonner, je… 

     

    - Il suffit ! Tu ne sais vraiment pas obéir ! Ce n’est pourtant pas compliqué ! Bon… nous verrons ton cas plus tard !

     

     

     

    -  Place deux de mes hommes en haut de la tribune nord, ordonna-t-il ensuite, près de la sortie, pour un éventuel repli de ma part, trois hommes dans les vestiaires de Portino au cas où ce misérable s’en tire, un homme dans la loge ouverte sud, prêt à tirer sur lui ! Aller ! Activez !! 

     

    Les ordres furent exécutés sur le champ.

     

    Je commençais vraiment à malmener le champion sous les yeux ébahis du parrain et de la foule qui commençait à crier, à scander mon nom. Incroyable ! La salle tremblait sous les applaudissements, les sifflets, et mon nom qui résonnait toujours plus.

     

    Des gauches, des droites, plusieurs crochets, uppercuts ravageurs…, Gildo n’arrivait pas à suivre ma cadence.

     

    Sautillant de tous les côtés, mon jeu de jambes éblouissait les photographes, les journalistes, sans oublier le public. Tous exultaient de joie.

     

    Tous se levaient et m’encourageaient. Je le sentais ! Je le pouvais ! Désormais, battre l’actuel champion du monde des poids lourds devenait possible. Petit à petit la foule s’était réunie autour du ring, se bousculant. Les tribunes se vidaient. Chacun de mes coups était suivi d’encouragements.

     

    Droite, gauche, gauche, avancer, frapper, torsion du torse, esquive.

     

    - Vas-y fiston ! Défonce-le !

     

    Sacré Tito va ! Il se déchaînait dans son coin ! Mais bon ! Aller ! Aucune déconcentration.

     

    Neuvième round, ne jamais reculer, toujours avancer, pousser le champion dans ces derniers retranchements.

     

    Dixième round. Frapper, frapper, frapper de toutes mes forces ! Esquiver, un pas sur le côté gauche, bondir vers la droite flexion, uppercut ! Crochet !

     

    Onzième round ! Douzième ! Tous s’enchaînèrent effaçant peu à peu le champion qui pliait sous ces coups d’une incroyable violence et cette rapidité étonnante. Des coups toujours précis faisaient mouche !

     

    Le visage du champion se contractait. La douleur pouvait se lire sur son visage ensanglanté. Son corps en sueur faiblissait. Se courbait.

     

    Au treizième round, plusieurs frappes au corps envoyèrent le champion au tapis. Criant, toute ma rage et ma haine qui s’était accumulée envers ce Don Carmelino trouvait refuge dans mes poings.

     

    Il se mordait les lèvres de colère, regardant mon exploit. Ses hommes de mains lui firent signe. Tout le monde était à son poste, prêt à agir.

     

    Le public était à cet instant intenable.

     

    Des pleurs, des rires, des applaudissements, des encouragements. Et ma femme, les larmes aux yeux, continuait de prier en ma faveur. Mon fils sautait les pieds joints sur sa chaise.

     

    Un sacré désordre s’installa dans cette immense salle. Des hurlements, encore des cris d’encouragements. La cloche du quatorzième round se fit entendre difficilement.

     

    Sorti de mon coin, malgré la fatigue, la douleur, ainsi que tout ce sang qui ruisselait de mon visage, je m’élançai vers Gildo prêt à en finir. Je ne pensais à cet instant qu’à ma victoire.

     

    Complètement désorienté, titubant, le regard apeuré, il ne bougeait guère le champion !

     

    Il se décida tout de même ! Se jeta sans réfléchir sur moi avec le peu de forces qui lui restaient. Il cherchait le K.O.

     

    Si le round venait à son terme, nous laissant tout deux debout, je sortirai vainqueur aux points.

     

    Je devais être indiscutablement le plus fort. Pas de points qui tiennent. Je voulais prouver ma valeur.

     

    Crochet du gauche que j’esquivai. Droite fulgurante qui heurta ma garde. Un jab en plein visage !

     

    - Tu comprends ? Angelo ! Tu comprends ? Il est lessivé ! Il n’a plus de force ! Ton obstacle va s’écrouler !

     

    Le dernier crochet de Gildo m’effleura alors qu’une de mes vigoureuses droites alla s’écraser sur le visage du champion. Il recula à demi - inconscient vers les cordes. Cordes qui le firent rebondir à nouveau devant moi.

     

    Terrifiant uppercut ! Je le fis décoller du sol et l’envoyai à terre un peu plus loin.

     

     

     

    Un silence parfait accompagna la chute de ce boxeur, qui, une fois à terre, n’avait plus aucune réaction physique.

     

    - Debout ! Lève-toi ! Aller !

     

    M’approchant de son corps, bondissant d’excitation espérant le punir à nouveau, je regardais l’arbitre se baisser vers lui, et me prier, en me fixant des yeux, de regagner mon coin.

     

    - 1, 2, 3 ! commença-t-il.

     

    - 4, 5, 6, 7, 8 ! continua le public en cœur.

     

    - …9 ! Et 10 ! terminèrent-ils ensemble.

     

    Dans les tribunes, exaltations de joie, qui debout, qui assis. Pleurs ! Cris ! La plupart descendaient même jusqu’au pied du ring pour m’acclamer ! Moi ! Leur nouveau champion.

     

    - Défaite par K.O. du boxeur Gildo Carmelino, …, et nouveau Champion du Monde dans la catégorie des poids lourds, j’ai nommé, ..., POOOOORTIIINOOO ANNNGEEELOOO !!! 

     

    Tito qui était monté sur le ring, m’embrassait, moi, son poulain et  pleurait à chaudes larmes :

     

    - Tu as réussi, tu l’as fait ! Félicitation Champion ! Je savais que tu en étais capable !

     

     

     

    Je regardais, ma femme et mon fils qui hurlaient de joie, et applaudissaient avec le reste du public.

     

    Après quelques mots de l’arbitre, la cérémonie de remise de la ceinture des poids lourds commença. C’est Gildo en personne qui me la donna, me félicitant.

     

    Il s’en alla de suite après ça, sans assister à ma célébration. Et lorsque je levai cette ceinture de champion du monde vers le ciel, un coup de feu retentit.

     

     

     

    - Round XV -

     

    Instincts

     

     

     

     

    Je me souviens maintenant ! Relisant ce vieux cahier de notes, raturé, corné, poussiéreux mais que ma mère avait gardée et léguée. Tout ce que mon père avait rédigé tout au long de sa vie. Tout y est ! Pourquoi ne me les a-t-elle pas données avant ? Peut-être avait-elle peur de ma réaction ? Je dois faire connaître au monde entier la vérité !

     

    Moi Lorenzo Portino fils d’Angelo Portino, je m’en souviens à présent ! Quel souvenir douloureux ! Mon père était à genoux au sol après ce coup de feu. Toutes les personnes présentes se couchaient, s’abaissaient, ou se cachaient tant bien que mal.

     

    D’après les souvenirs de mon grand-père, à l’époque où Don Carmelino quittait sa Calabre natale pour les Etats-Unis, mon père, Angelo Portino, venait de perdre sa première dent. Quatre ans ! Oui, ça devait être ça.

     

    Mais bon, il est vrai que même si celui-ci vit toujours dans le passé, le temps lui, avance et efface toujours un peu plus sa mémoire.

     

    Mon grand-père connaissait ce Parrain, ce Carmelino. Petits, ils furent voisins, grandirent et jouèrent ensemble.

     

    Qui pouvait imaginer qu’un jour, il deviendrait aussi puissant qu’ignoble ?

     

    Cela ressemble au genre d’histoire que nous voyons dans ces grands films de guerre mafieuse retraçant l’histoire de tel ou tel bandit.

     

    Malheureusement, concernant la mafia, la réalité dépasse toujours la fiction, notamment en atrocité. L’impensable du film devient véridique dans la vie.

     

    Ecouter mon grand-père me raconter ces récits du passé me plaît beaucoup. D’une part, il parle de la vie de son fils, mon père, qu’au final, j’ai très peu connu, si ce n’est à travers des lignes qu’il a pu écrire, de l’autre, de la tragique fin à laquelle il fut destiné.

     

    Il ne me reste que certains ‘flashs’ mais bon… en fait, surtout des souvenirs concernant ‘l’après combat’ et ce qui s’en suivit.

     

    C’est vrai !

     

    En y repensant, après ce coup de feu, je me souviens de ses mains, ces mains tenant la ceinture de champion qui se desserraient toujours plus la laissant peu à peu filer vers le sol.

     

    Brefs instants de joie avec ce trophée dont il rêva toute une vie.

     

    Mon père, lui, restait là, comme figé, les yeux grands ouverts, sa ceinture tomba définitivement de ses mains, des larmes coulaient sur son visage, et le sourire aux lèvres, il chuta à son tour et termina face contre sol.

     

    Ils l’avaient eu ! 

     

    C’était bien lui qui avait reçu ce coup de feu malgré l’envie de ne pas y croire.

     

    Ma mère se précipita sur le ring, et le prit dans ses bras avec Tito à ces côtés. En larmes ! Tous les deux ! La joie n’envahissait plus leurs cœurs désormais.

     

    Moi, je restai planté là, à regarder ce triste spectacle, et malgré mon jeune âge, je compris que je ne reverrais plus jamais mon père.

     

    Néanmoins, je n’eus nullement envie de pleurer, comme si le sourire apaisant de mon père durant sa chute m’était destiné. Un message ! Oui, mais bien sûr ! Il savait que j’allais suivre son exemple. Être champion ! Ne fût-ce que durant quelques instants.

     

    Cet acte malveillant ne laissait pour notre famille et nos amis, qu’un sale goût amer qui venait s’ajouter à cette haine vouée à la misérable famille Carmelino.

     

    Bien entendu, après une autopsie du corps ainsi qu’une enquête sérieuse (évidemment sans résultat), mon père pouvait enfin avoir droit à sa cérémonie d’enterrement.

     

    Toutes les personnes lui étant restées fidèles étaient présentes.

     

    Son corps avait été remis à mes grands-parents à Marseille. Quelle peine pour eux qui l’avaient élevé du mieux qu’ils avaient pu. Surtout sa mère qui avait été spectatrice de son voyage pour New York sans pouvoir dire un mot. Pour son bien, pour qu’il réussisse dans la vie, Peppe, son propre père devait tellement s’en vouloir d’être la cause de son départ. La cérémonie se déroula au cimetière de Mazargues.

     

    La marche funèbre fut brève, triste et silencieuse, le cortège suivi par les lamentations de ces fameuses pleureuses tout de noir vêtues. L’emplacement du cercueil de mon père avait été agrémenté de fleurs pour ses obsèques, avec une estrade préparée pour le sermon du père Rissortino de l’église de Mazargues.

     

    Les familles de ma mère et de mon père étaient présentes. Ses anciens amis étaient aussi venus.

     

    Tous ceux qui avaient connu Angelo depuis tout petit versaient de chaudes larmes.

     

    - Il va nous manquer.

     

    - Pauvre garçon.

     

    - Pourquoi lui ? Il était tout sauf mauvais, il ne méritait pas de partir. Pas comme ça !

     

    Après avoir échangé quelques mots avec ces personnes, le  père Rissortino commença à parler.

     

    Moi, j’étais là, debout, regardant autour de moi tout ce monde, sans en connaître plus du tiers.

     

    Et sans larmes, je repensais aux moments heureux avec mon père. Heureusement les souvenirs restent lorsqu’un être cher s’en va !

     

    Puis je repris mes esprits lorsque ma mère prit la parole.

     

    -  Mon mari était un véritable champion ! Champion dans la vie, champion sur le ring ! Il restera un exemple pour notre fils. Tous les pleurs sont inutiles, car à sa mort il y avait dans son regard la satisfaction d’avoir donné le meilleur de lui-même ! Tant pour sa famille que pour ce combat dont il savait qu’il ne reviendrait pas !

     

    Je pense que même dans un autre monde, son souvenir restera auprès de nous et continuera à nous guider car je suis convaincue que tous les départs resserrent les cœurs des personnes qui restent ! Merci à tous pour votre présence !

     

    Quelle force de caractère ma mère ! Elle a toujours été comme ça ! Si forte, si droite ! Même dans la douleur, elle restait digne.

     

    - Pourrais-je un jour être aussi parfait que l’étaient mes parents ?

     

    Mon grand-père monta ensuite sur l’estrade pour parler un peu de son fils.

     

    - Il était grand ! Il était fort ! Mais c’était encore un enfant. Notre enfant ! Si seul, loin de sa famille. Et pourtant, il ne nous en a jamais voulus. Pas pour l’argent qu’il nous donnait afin d’aider la famille. Ni pour la fermeté dont j’ai fait preuve par rapport à ses cadets. Rien ! Rien n’entachait son sourire et sa joie de vivre. Ma femme et moi l’aimions… oui… nous l’aimions tellement. Mais il est parti… parti. Sans que je ne puisse lui dire clairement que je suis fier de lui. Fier de son parcours. Fier qu’il soit devenu un homme aussi mûr, et même si la perfection n’existe pas… il s’en approchait vraiment.

     

    Et lorsqu’il se mit à trembler, laissant s’échapper quelques larmes qu’il essayait d’estomper rapidement avec sa manche, mes oncles et tantes le prirent par les bras et l’aidèrent à descendre de cette estrade et ils regagnèrent leur groupe.

     

                Le père Rissortino allait clôturer cette cérémonie si pénible.

     

    - Pas encore les amis ! Pas encore !

     

    Tous se tournèrent pour voir qui se permettait d’interrompre le curé et s’interrogèrent.

     

    - Tito ! Tito, c’est toi ? interrogea ma mère.

     

    - Qui tu veux qu’se soit ? Pour sûr qu’c’est moi ! J’ai quelque chose à vous dire moi aussi.

     

    Il monta sans gêne à côté du père Rissortino, l’écarta péniblement d’une main avant de remonter son vieux pantalon.

     

    - Le voyage n’a pas été facile vous savez ? Ouarrr ! Euh… excusez-moi mais… j’n’ai pas l’habitude de parler à plein de monde. Juste au gars qu’j’entraîne vous voyez. Enfin, ce que je voulais dire, c’est que… Angelo avait ce quelque chose, une étincelle à lui. Il pouvait rallier n’importe qui à sa cause. Je pense que c’est un sacré pouvoir non ? Si vous voulez tout savoir, j’étais un sacré ivrogne dans la vie. Il m’est arrivé tant de choses. Je n’attendais plus que la mort pour abréger mes souffrances… mais… je l’ai vu, désespéré, fragile, mais je savais, je voyais en lui une force incroyable, une gentillesse sans limite, et un cœur gros comme ça ! Oui, je suis vraiment heureux d’avoir eu l’occasion de l’entraîner. Nous avons vaincu ! Et de là-haut, il doit certainement penser que je suis minable à essayer de faire un beau discours mais… même si ce n’est pas ma tasse de thé je peux t’le dire Angelo, tu vas me manquer mon p’tit gars ! Mais tes arrières sont assurés, ton fils à la même flamme qui brûle dans ses yeux. Alors… alors… je vais, je vais descendre et vous laisser. Content d’avoir pu dire quelques mots en son honneur.

     

                En descendant, il tomba à terre, il riait malgré les larmes et il fut relevé par ma mère qui l’épaula jusqu’à un muret où il s’assit un moment.

     

    Ces funérailles se terminèrent sur un lancé de terre de ma part sur le cercueil. Il fut ensuite recouvert en entier pas des personnes inconnues.

     

    Nous partîmes tous ensemble vers les différents quartiers où nous habitions, et laissions le temps répondre à notre chagrin et nos questions laissées en suspens depuis ce jour de deuil.

     

    Mais le temps s’écoule lentement, un peu trop je pense. Qu’il est difficile, très difficile, de continuer à vivre ainsi. Cette vie qui ne laisse qu’amertumes et regrets, malgré la certitude de rejoindre un jour mon père et être à nouveau tous les quatre réunis !

     

    Oui, quatre !

     

    Plusieurs années passèrent, et ma mère eut un second enfant de mon père. Une fille ! Elle était en effet enceinte sans le savoir peu avant son combat final.

     

    Quant à moi, fier de mon père, suivant ses traces, je devins boxeur à l’âge de 11 ans, et je suivis des études supérieures.

     

    Je voulais que mon père soit fier de moi !

     

    J’ai 26 au moment où je termine ce récit.

     

    L’histoire se répète, et pour la boxe, je partis en Amérique. Je combats désormais pour être classé dans les prétendants au titre de champion du monde.

     

    À l’annonce de mon nom Portino Lorenzo, un certain Don Carmelino s’exclama des tribunes :

     

    - Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas possible ! 

     

    Et regardant cet homme misérable, assassin de mon père, dont je n’avais pu oublier le visage, je mis K.O. un de ses poulains au premier round.

     

    Eh oui, à l’inverse de mon père, je ne boxais pas pour le plaisir de devenir un champion. Non, je voulais à tout prix retrouver le monstre qui avait détruit ma famille.

     

    Il y a des choses qui peuvent changer ! Et je suis de retour, pour m’en assurer !

     

    Dorénavant, le souvenir de mon père ne me pousse qu’à un unique but : l’envie de le venger !

     

    Du sang italien coule dans mes veines ! Je suis Calabrais !

     

    Et même si mon père me voit de là-haut et n’est pas en accord avec mes futurs actes, il reste et restera pour moi un champion dans mon cœur !!

     

    Et c’est pour cela que je vais honorer ces belles paroles tellement significatives chez nous : VENDETTA !! Il sangue chiama sangue !

     

    (Vengeance !! Le sang appelle le sang !)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Au moment d’achever ce livre, mes pensées vont à mes grands-parents. Partis de leur Calabre natale sans un sou en poche et qui malgré cela, ont réussi leur vie ici, en France. Merci à mon grand-père pour tous les récits réels qu’il me raconte jour après jour et qui m’ont permis d’agrémenter cette histoire.

     

     

     

    Merci à mes parents pour avoir été toujours à la hauteur et présents, dans n’importe quelle situation. Merci à toute ma famille, chacun m’ayant transmis à sa façon, sans le savoir, toutes ces petites choses qui comblent entièrement ma vie.

     

    J’espère que tous se reconnaîtront dans ces pages. Même si les véritables noms et prénoms changent, leur évolution et façon d’être restent fidèles.

     

    Enfin, merci à mon beau-père pour m’avoir fait découvrir l’écriture, et à ma femme pour m’avoir soutenu pendant les heures où je restais tête baissée sur mon ouvrage pour essayer de le rendre toujours meilleur.

     

     

     

    J’espère que tous les lecteurs comprendront à travers ces lignes combien il m’est important de vivre aux côtés des personnes que j’aime.

     


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